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Lève-toi et roule !

vendredi 9 décembre 2005, par Raphaël Watbled

Un garçon passait par là. Incidemment, comme une plume virevolte dans l’air et choisit son chemin à l’improviste. Il le trouva, assis au hasard d’une rue crépusculaire. Il se dit qu’il avait un air triste. Il lui proposa une rasade de sa flasque, pleine de whisky :
-  Tiens, ça te fera du bien. Tu oublieras tes soucis.
-  Tu es gentil, l’ami. Mais ton whisky ne fera pas sourire mon cœur.
-  Mais que t’arrive-t-il ? Et puis, que fais-tu ici ?
-  Je gis.
-  Mais cela ne se fait pas, de gésir ici !
-  Et pourquoi ne pourrais-je pas gésir ici ?
-  Parce qu’on gît sous une tombe, et tu n’as pas l’âge pour cela. Tu fais une tête de sépulture, mais tu n’es pas mort.
-  Parce que tu es un empêcheur de mourir en rond. Laisse-moi.
-  Si tu veux gésir ici, alors gisons ensemble…
Et le garçon s’assit près de lui. Il mesura sa douleur à la pesanteur de son silence. Un silence de plusieurs tonnes qui écrasait tout.
-  Allons, lève-toi !
-  Non, je ne peux plus me lever. Je ne peux plus aller plus bas, mais je ne peux plus me relever non plus.
-  Quelle est ta tristesse à toi ?
-  Je suis triste devant le cyclisme.
-  Le cyclisme ? Mais ça ne veut rien dire, d’être triste devant le cyclisme. Donne-moi une raison valable, mais pas ça.
-  Parce que nous n’avons pas les mêmes amis. Mon ami à moi c’est le cyclisme.
-  Ce n’est pas un ami, c’est un sport.
-  C’est mon grand frère. Mon petit frère, mon amant, qu’importe, c’est selon les jours.
-  Qu’est-ce que tu racontes ?
-  Je suis tombé en religion.
-  Et ton dieu c’est le vélo ?
-  Un dieu qui m’a donné des joies uniques, c’est ça l’illumination. Il m’a pris des larmes. Il m’a émerveillé. Il m’a déçu. Sa lumière m’a calciné. Ce dieu a généré et canalisé toutes les émotions communes à ma vie ordinaire.
-  Vu sous cet angle… C’est un peu étrange, ma foi.
-  Il est le théâtre de mes fougues et de mes passions.
-  Une vocation ?
-  Oui, un appel. J’ai aimé ce dieu avant de le connaître. Il est ancré en moi. Le cyclisme, c’est un patriotisme.
-  Est-ce que tu serais fou ?
-  Si je suis fou, alors je fais bien de l’être. Tout coup porté à ma patrie m’atteint directement. Et ma patrie souffre. Mon dieu a faibli devant le diable.
-  De quoi ?
-  Du mensonge et du silence. Ma patrie est une grande tricheuse. J’aurais voulu la secouer comme un prunier pour la préserver.
-  Tu ne l’as pas fait ?
-  Regarde mes petits bras. Que peuvent-ils contre une si haute puissance ? J’ai investi un capital affectif trop grand.
-  Je pense résolument que tu es fou.
-  Fou du cyclisme, oui. Je portais ma plume à son service. Mais maintenant, tout cela est fini. Je veux moi aussi retrouver le silence. Laisse-moi devenir silencieux.
-  Que veux-tu dire ?
-  Je ne veux plus rien dire. Cela m’épuise. J’observe mon dieu qui agonise, et j’en ai la nausée.
-  Peut-être exagères-tu l’étendue de son mal ? Un petit rhume, ça se soigne.
-  Cancer généralisé.
-  A ce point ?
-  Il n’est pas nécessaire d’être un haut privilégié pour le pressentir. Mais quand je dis ce qui est, on me dit : c’est mal, tu blesses ta patrie, pourquoi donnes-tu de vilains coups ? Si la vérité est une maladie, alors je me tais.
-  Non, lève-toi.
-  L’obscurantisme ne me sied guère. Je ne veux pas suer pour le combattre si je prêche dans le désert. Je n’ai aucun pouvoir, je ne peux rien. Rien d’autre que de me faire remonter les bretelles ou parler dans le vide. Alors, je préfère voir silencieusement ma patrie se putréfier que de le commenter.
-  Et si tu l’avais, ce pouvoir de restaurer ta patrie ?
-  Je le brandirais. Si je sentais que je peux apporter une goutte à l’océan… Mais si elle s’évapore aussitôt, à quoi bon ?
-  Allez, lève-toi.
Le garçon le saisit par le bras, et tire dessus pour le relever. Mais une résistance placide et inattendue s’oppose à ses efforts : il reste cloué au sol.
-  Je gis, te dis-je.
-  Lève-toi !
-  Regarde mes yeux. Lorsque tu auras trouvé l’interrupteur pour les allumer, alors je pourrai me lever. Mais toute mon impuissance me rive au sol.
-  Lève-toi. Lève-toi et roule !
-  Hélas ! Je gis.

Messages

  • Mon cher Raphael bonsoir !! Au hasard de mes pérégrinations virtuelles je me souviens qu’il y a peu je décidais de devenir membre d’une association de cyclisme moi qui ai peur de grimper sur un vélo !! Un comble !!Toujours est-il que j’en profite pour visiter ton site et que j’y redécouvre avec joie et mélancolie tes talents littéraires. J’en suis jalouse !! Et j’aime beaucoup ton expression "mourir en rond" !!
    Tu me manques et je voudrais revenir à Aix pour me replonger dans ce passé que je renie mais qui m’a tant forgée. J’espère que tout se passe bien pour toi en tant qu’instituteur. Donne-moi de tes nouvelles. A très bientôt. Bisous. Emilie Durand

    • Salut Emilie,
      je ne sais pas si c’est toi qui je cherche. Si ta mère s’appelait Natalie et si tu as une petite soeur, qui s’appelle "Lune", repond moi s’il te plait. Je suis Peter, le père de Lune.
      J’espere que tu me repondras vite.
      Satut, Peter

  • belle création, beau texte.
    eh oui beaucoup d’entre nous pleurent sur le cyclisme.
    Il est le refllet d’une société.
    peut-être encore capable du meilleur mais il va falloir prier beaucoup.

  • Il me reste bien quelques gouttes de whisky mais j’opte pour une ballade à vélo. Tu en es ? Lève-toi et roule ! Signé : le hussard noir masqué :)

  • Salut Raphaël.
    C’est pour ça que tu n’écris plus ? Moi, je ne suis pas d’accord : d’abord si on fait une analogie avec la vie, il y a toujours cette dualité entre le bien et le mal, comme dans le cyclisme. Il convient de chanter ce qui est beau et de protester contre ce qui est mal. Si tu ne chantes plus ce qui est beau, tu laisses le mal gagner, non ?

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