Accueil > 2003 - 2013 > 2005 > Au fil de la saison 2005 > Roberto Heras : vice de forme et patte de mouche

Roberto Heras : vice de forme et patte de mouche

mercredi 23 novembre 2005, par Raphaël Watbled

Autour de l’éprouvette se tiennent, droits comme des feux rouges, l’inspecteur de l’UCI, l’huissier de justice, le directeur du laboratoire, le docteur chargé de l’expertise, le représentant syndical des coureurs, l’observateur neutre délégué par Manolo Saiz, un représentant de chaque couche sociale de l’Europe, de chaque orientation sexuelle, de chaque couleur et de chaque religion, un pro-Armstrong, un anti-Armstrong, Jean-René Godard, Roberto Heras et son avocat.

A l’heure pile, affichée par la pendule du labo, le docteur s’avance. L’avocat de Roberto fait une première objection : « A ma montre, il est midi moins quarante secondes. Elle est réglée sur l’horloge atomique. Monsieur l’huissier, veuillez vérifier, s’il vous plaît… » L’ensemble du groupe se penche sur le poignet de l’avocat. Murmure. « Nous avons dit : à midi pile. Si cette éprouvette est ouverte avant, je demanderai la nullité du resultat. » - « A présent, il est midi juste à votre montre. Docteur, ouvrez le flacon ! »

Le docteur s’empare du flacon et s’apprête à rompre le scellé. « Objection ! s’exclame l’avocat. De toute évidence, cet homme est droitier. Vous avez vu, il ouvre le flacon de la main droite alors qu’il le tient de la main gauche. Vous avez vu ? » Approbation sceptique de l’assemblée. « Eh bien, c’est exactement comme dans la première expertise. Il est stipulé ici, voyez cette clause, que le flacon B, serait descellé d’une main gauche, et tenu d’une main droite, afin de… » - « Certes, certes… Docteur, veuillez changer de main, je vous prie ». - « Ah non, interrompt Roberto. S’il change de main, cela ne fait pas de lui un gaucher. Il reste un droitier qui feint d’être gaucher. Or c’est déjà un droitier qui a ouvert le flacon A. » - « Certes, certes… Qu’on aille me chercher un deuxième docteur, et gaucher ! »

Le deuxième expert arrivé, il rompt le scellé sous l’œil attentif de l’assemblée. « Maintenant qu’il est ouvert, souffle Roberto, n’importe qui peut y glisser de la dope ». - « C’est pour cela que nous sommes tous ici réunis, cher Roberto. Chacun surveille ». Et comme une couronne d’empereur, le flacon est porté vers le fond de la salle. « Non, non, non, ça ne va pas, objecte l’avocat de Roberto. Je demande à ce que nous ayons tous un contact direct avec le flacon. » Soupir général. Chacun met un bout d’index au contact de l’éprouvette, et le groupe avance ainsi mêlé, comme une grappe suspendue au précieux échantillon.

Enfin l’échantillon est soumis à analyse sous les regards inquisiteurs. « Mais si l’on extrait l’urine du flacon, elle risque de s’altérer ! proclame l’avocat. » - « Maître, c’est le protocole. Vous ne pouvez rien contre cela. On analyse ou on n’analyse pas. » - « Je demande à consulter les règlements ». Et le magistrat prend quinze longues minutes pour éplucher les règlements, avant de conclure : « Soit, c’est le protocole. Poursuivons. » La contre-expertise est en cours. « Hum… Je trouve que les éclairages sont puissants. Je pense qu’ils peuvent altérer les processus bio-chimiques et… » - « Non, Maître, vous ne prouverez jamais une telle chose. »

Les grilles d’analyse apparaissent bientôt. Du rouge apparaît, Roberto blêmit. « Rouge, commente le directeur du labo, rouge, c’est mauvais signe. » - « Ah, pardon, il est écrit ici que la positivité est signalée par une couleur effectivement rouge, et tout porte à croire que ce que nous observons ici est du rose. Du rose foncé, j’en conviens, mais du rose. Et dans ces papiers, le rose ne correspond à rien. Pas de positivité, donc négatif ! » Tout le monde se penche sur la couleur accusée. On prend parti. On polémique, on s’interroge, on hausse les épaules. « C’est du rouge, c’est formel » - « Ah non, je demande un expert en chromatique, qui déterminera la couleur ! »

L’expert en chromatique arrive, et conclut : « Mesdames, Messieurs, ceci est du rouge. » - « Je réclame un deuxième expert ; un seul, ça n’est pas scientifiquement rigoureux. » Un deuxième expert arrive, et conclut à son tour : « Rouge ! » - « Sans un troisième avis, cela n’aura aucune valeur. » Même conclusion du troisième expert. « Vous êtes convaincu, à présent, Maître ? » - « D’accord pour le rouge, même si je le trouve léger. Soit. Mais pourquoi y a-t-il une patte de mouche, là ? » - « Où ça ? » - « Mais là, voyez, chaussez vos lunettes, là, là… » A tour de rôle, chacun passe et examine. A la rechercher de la patte de mouche, personne n’est vraiment persuadé. Ni l’inverse. « Il y a une patte de mouche. Microscopique, mais la tache y est. Dans le rouge. » - « Nous allons trancher. Qui est d’accord pour voir une patte de mouche ? » Personne.

« Eh bien, je suis navré mais nous pouvons procéder à l’annonce des résultats. Mesdames et Messieurs, le test B est positif… » - « Objection ! Objection ! Vice de forme ! » - « Quoi encore ? » - « Vous venez d’annoncer les résultats. » - « Certes… et alors ? » - « Eh bien, il était prévu que l’annonce soit faite à 14h. Il n’est pas 14h. » - « Bon, nous attendrons 14h. » - « Non, il est écrit ici : les experts feront annoncer au grand public le résultat de la contre-expertise à 14 (quatorze) heures. Or, il y a dans cette pièce des personnes du grand public. Hormis vous, Messieurs les experts, il n’y a que du grand public ». - « Voyons c’est absurde. » - « Je regrette ; c’est une fuite. Vous avez annoncé trop tôt. Des représentants du grand public ont reçu l’information trop tôt. Je demande la nullité du contrôle. »

Messages

  • Quand je pense qu’un athlète talentueux, de 32 ans, risque de voir sa carrière brisée par des méthodes d’analyse dont chaque jour, ou presque, montre le manque de fiabilité, je n’ai pas envie de rire.

    Et je n’ai même pas envie de sourire, quand je pense que Marco Pantani, qui n’est pas mort comme un coureur chargé, mais comme un homme détruit, a peut-être, lui aussi, victime d’une semblable injustice, je n’ai même pas envie de sourire.

    C’est pouquoi je trouve cet texte parfaitement grotesque !

    • Ben ca c’est bien vrai : les méthodes d’analyses font systématiquement l’objet de contestation de la part des coureurs incriminés.

      Même si dans l’absolu, dire que des champions de ce niveau ne prennent rien hormis de l’eau et des pâtes est peut-être trop optimiste, il n’empêche que question fiabilité, les metteurs au point de ces contrôles ont encore du boulot : les contre expertises négatives sont très/trop fréquentes.

      Alors bon, hier Armstrong, aujourd’hui Héras et demain c’est au tour de qui : Ullrich ? Basso ? Valverde ? A ce rythme là, un champion ne sera plus un champion dès lors qu’il aura un palmarès conséquent : on lui demandera aussi d’avoir une affaire de dopage (si possible un gros scandale) pour tenir son rang.

      C’est désolant, car malgré tout ce qu’on peut dire, il font quand même métier difficile.

      J’espère que Roberta Héras obtiendra gain de cause dans cette affaire : car au dela du fond, ce mec est d’une grande modestie et incarne des valeurs qui en font un grand champion.

    • Ce texte est excellent et dire que des gens bien naifs, ou qui jouent les naifs, pensent que la terre est plate (ou plutot que Heras tourne à l’eau plate). Mieux que l’EPO, les coureurs se chargent désormais à l’avocat..

      Combien faudra-t-il de mort chez les athlètes talentueux de 32 ans pour qu’on prenne enfin les mesures qui s’imposent ?

    • Le grotesque n’est pas toujours où on croit. Chacun le voit selon ses principes et ses valeurs. Mais c’est bien connu que sur vélochronique, nous cherchons à détruire les coureurs et le cyclisme.

      Quant au fait que les "coureurs incriminés" contestent "systématiquement les méthodes d’analyse"... J’aurais mal imaginé l’inverse... C’est vrai aussi que de plus en plus d’assassins crient à l’erreur judiciaire.

      Entre l’humour et le politiquement correct, prenons parti.

    • "Combien faudra-t-il de mort chez les athlètes talentueux de 32 ans pour qu’on prenne enfin les mesures qui s’imposent ?"

      Ben, vous pourriez commencer par dire combien il y en a déjà eu au cours des vingt-cinq ans qui nous précèdent ? Pour autant que je me souvienne, il y en a eu bien moins que de pilotes automobiles de rallye. Et même ici, on n’en trouve pas lerche au cours du dernier quart de siècle !

      Pour ce qui est de la naïveté, moi, je la vois surtout dans la crédulité illimitée que certains accordent aux affirmations des médias. Je ne ceroyais pas que le "C’est vrai ! C’était écrit dans le journal !", avait encore cours à notre époque.

      Maintenant, si c’est naïf de croire que tout le monde ne se dope pas - sauf les Français, à en juger par leurs calamiteux résultats et leurs performances sans suite (Voeckler, par exemple) -, alors il faut réglementer le dopage ! Ou interdire le sport cycliste !!!

    • "Quant au fait que les "coureurs incriminés" contestent "systématiquement les méthodes d’analyse"... "

      Je n’ai pas l’intention de polémiquer avec vous, mais je voudrais simplement noter que, comme je peux voir les choses, en tant qu’observateur attentif du monde cycliste professionnel, il y a infiniment plus de coureurs pour reconnaître les faits qui leur sont reprochés que pour nier avec véhémence.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.