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Ullrich sur le divan

jeudi 21 juillet 2005, par Raphaël Watbled

Le docteur invite l’homme à s’étendre sur le divan.
- Vous ne préférez pas quitter votre casquette ?
En effet, l’homme est coiffé d’un bob Ricard, masqué d’une cagoule rose à carreaux blancs Cochonou, et vêtu d’un maillot cycliste aux couleurs de Discovery Channel - vraisemblablement pour brouiller les pistes.
- Non Doc, je préfère garder l’anonymat, fait l’homme, qui étend ses cuisses de colosse et ses mollets ratiboisés.
- Soit. Allez-y, je vous écoute.
- Doc, j’ai peur.
- Soit. Poursuivez.
- Dans trois jours, il va m’arriver quelque chose d’épouvantable, et je ne peux rien faire pour l’éviter.
- Oui ?
- Dimanche soir, Doc… Je serai… C’est trop affreux…
- Eh bien ? Parlez…
- Dimanche soir, je serai le seul vainqueur du Tour de France encore en activité.
- Continuez, Jan.
- Ach ! Aber… Comment avez-vous pu….? se relève l’homme, interloqué et touchant de naïveté.
- Moi je trouve ça très bien que vous soyez bientôt le seul vainqueur du Tour encore professionnel.
- Mais Doc, vous ne vous rendez pas compte ; si Lance s’en va, qui va pouvoir me battre ?
- Mais qu’est-ce qui vous prend ?
- Je ne veux pas qu’il s’en aille, moi. Comment être certain que je ne gagnerai pas, à présent ? Je serai favori, j’aurai la pression et en plus je risque d’être le plus fort…
- Mais enfin, ce n’est pas votre objectif, d’être le plus fort ?
- D’être le plus fort, si. Mais de gagner, ça je ne le supporterai pas !
- Mais c’est votre métier de gagner. Vous êtes là pour ça, et puis c’est sensationnel, de gagner le Tour.
- Non ! Je veux être battu, moi !
- Mais pourquoi ?
- Je ne sais pas. C’est ainsi depuis huit ans. Je suis terrifié à l’idée de pouvoir remporter le Tour. Par chance, Lance était là. Mais à présent…
- Vous voulez dire que vous avez fait exprès de perdre ?
- Mais non, puisque Lance était là, tout s’est fait naturellement. Vous n’imaginez pas comme c’est soulageant de ne pas gagner.
- Vous n’aimeriez pas être en jaune à Paris, Jan ?
- A Paris, si. Mais je ne veux pas tout le reste : devoir faire la course, me défendre et avoir mal aux jambes, trouver des stratégies, prendre le Maillot Jaune et devoir le protéger. Gagner des étapes. Avec la presse et les caméras.
- Vous n’avez donc pas tout fait pour gagner jusque-là ?
- Si, mais avec Lance, j’étais sûr d’être battu proprement. L’an prochain, par qui suis-je certain d’être battu ?
- Cette question ! Vous me déconcertez. Mais si ça peut vous faire plaisir, je peux vous dire des noms.
- C’est vrai, Doc ? se relève l’homme enchanté. C’est vrai ? Dites-moi qui !
- Heu… Basso ?
L’homme se rallonge, dépité.
- Basso… Oui, il peut me battre. Mais je peux le battre aussi. Avec Basso, il faudrait une lutte, il y aurait du suspens, un duel… L’issue n’est pas certaine. Il se peut que je l’emporte.
- Mais en 2003, vous avez bien failli battre Lance !
- C’était horrible ! J’étais tétanisé. Je ne m’y attendais pas du tout. Heureusement que je n’ai pas pris le Maillot Jaune, je crois que je serais parti en dépression.
- Une question me taraude, Jan. Cette année, on vous voit bien vous battre, pour le podium.
- Ah mais oui, pour le podium, quand je suis bien certain de ne plus pouvoir gagner le Tour ; ça c’est ce qui me convient. C’est tout à fait le rôle que j’aime. Un combat de perdant, ça j’aime.
- Et comment réagissez-vous face à la victoire, alors ?
- Je perds mes moyens, Doc. Et pas seulement pour la victoire. Tenez, lorsqu’il s’agit de sprinter pour une place d’honneur dans une étape, ou pour prendre des bonifications, la paralysie me prend. Aujourd’hui encore, à Mende… Si j’avais sprinté je serais passé devant Lance, vous vous rendez compte ? J’en ai des sueurs. Et à Gérardmer, j’avais les forces pour prendre les bonifications de la troisième place : plutôt mourir !
- Mais on vous a vu à la télévision ce soir, vous avez dit à mon éminent confrère JR Godard que vous espériez regagner le Tour…
- Mais je suis bien obligé de le dire ! Vous pensez, si mon coach apprenait tout ce que je viens de vous dire. Intérieurement, quand j’ai répondu que j’espérais gagner un autre Tour, je me suis dit : Touchons du bois, que ça n’arrive surtout pas !
- Vous êtes si malheureux ?
- C’est abominable, Doc. Quand Lance a annoncé qu’il partait, j’ai pensé faire pareil. Je ne sais plus quoi faire ; je ne vois personne qui soit certain à cent pour cent de me battre. Valverde, Cunego, Basso… J’ai mes chances contre eux.
- Ecoutez, Jan, je suis sûr que Basso vous mettra la raclée.
- Dieu vous entende Doc.
- Vous serez battu sans contestation.
- Continuez Doc, ça me réconforte.
- Vous vous acharnerez pour défendre votre deuxième place.
- Ach ! J’en veux une sixième !

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