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Laurent Fignon, comme la fin d’un monde

mardi 31 août 2010, par Raphaël Watbled

« Chaque fois unique, la fin d’une vie. Comme la fin d’un monde ». (Laurent Fignon, Jean-Emmanuel Ducoin, Nous étions jeunes et insouciants)

Fignon. Un chef-d’œuvre du cyclisme historique. C’est un commentaire qu’on réserve plus facilement aux vedettes d’un temps devenu lointain, aux champions en noir et blanc, aux coureurs d’un certain passé. Ou aux disparus.

De son vivant et dans notre époque contemporaine, on dit plus volontiers d’un prestigieux athlète qu’il est ou était un grand champion. On parle peu de l’esthétique de l’effort, on aborde plutôt l’intensité de la domination. On ose peu décrire un beau champion. On envisage l’exploit par son impérialisme et l’autorité dont il accable les vaincus, pas tellement par sa grâce intrinsèque.

J’insiste - Fignon : un chef-d’œuvre du cyclisme historique. Pas un grand champion, pas seulement un grand champion : un auteur capable de somptuosités athlétiques.

On évalue aussi souvent la grandeur d’un champion au nombre de ses victoires ou de ses exploits. Or la somptuosité n’est pas industrielle ni systématique. Il lui suffit d’avoir été, au moins une fois. Et cela justifie sans faille que Fignon a participé de la splendeur cycliste.

Un fin mélange d’élégance, de maîtrise et de suprématie a fait de son grand ouvrage, le Tour de France 1984, un exemple de virtuosité. La domination sportive d’un homme sur les autres, pour écrasante qu’elle fût, ne fut pas la seule cause de sa toute beauté : Fignon, même seul, alors, irradiait. Voilà la seule mesure vraiment juste de la grandeur d’une production athlétique : la grâce et le rayonnement. Cela a le mérite de s’appliquer même dans l’échec et de n’être pas quantifiable, simplement évident. Une évidence subjective, mais qui s’impose, en général, massivement.

À ceux qui l’ont perçu en 1984, bien plus encore qu’en 1983 (où il avait gagné en quasi-inconnu et à sa première participation), le rayonnement de Laurent Fignon pouvait couper le souffle. Bien d’autres exploits lui étaient promis. Qui ne sont pas intervenus dans le nombre escompté. Le cours des choses s’est arrangé pour qu’on retienne plus nettement sa légendaire défaite pour 8 secondes dans le Tour 1989 face à LeMond. On ne mesure pas la dignité qu’il faut à un virtuose pour subir un tel revers, pas tant celui d’être deuxième que celui d’être rejeté dans la pensée collective au rang d’un perdant pour l’éternité. Un peu vite oublié, le tombeur d’Hinault, le prodige débutant, l’insolent triomphateur.

Et si l’on rayonne, pardon mais c’est aussi parce que la grâce physique s’allie à une personnalité forte. Insolent, râleur, franc du collier. On passe pour hautain et provocateur quand la vérité est bonne à dire. On peut être fier de son talent et ne pas manquer de courtoisie pourtant. Fignon n’aimait pas les faux détours en matière de langage, pas davantage que sur le vélo. Cela va de pair : c’est ce qui a fait de lui un splendide attaquant, un des derniers sublimes à forcer le sort des courses, vaille que vaille, et tant pis si ça casse. L’audace n’était pas un vain mot.

Permettez-moi d’insister encore. Parce qu’on ne le dit pas du vivant des champions et parce que de fades et creux superlatifs sont abusivement convoqués à leur mort, permettez-moi d’énoncer sans excès mais avec un incommensurable chagrin : Fignon, un chef-d’œuvre du cyclisme historique.

Les dates de rentrée scolaire m’ont toujours donné l’impression d’un lourd affadissement du monde, comme si l’air et l’environnement se mettaient à peser désagréablement sur moi en même temps qu’ils prenaient une coloration douceâtre, presque glauque, mochement automnale et crépusculaire. Cela remonte à mes années d’écolier. Ces sensations enveloppaient mon cerveau aux alentours du 31 août ou du 1er septembre. Je vivais les heures au ralenti mais pesamment, comme attendant une mauvaise nouvelle. Qui, par chance, n’arrivait en principe pas.

Mon 31 août 2010 m’a brutalement renvoyé à mes anxiétés d’écolier. La mauvaise nouvelle m’a étreint, fort fort fort, et m’a laissé planté là. Il y a des fins de vie auxquelles on ne croit pas, malgré l’évidence.

Les virtuoses n’y échappent pourtant pas.

C’est comme la fin d’un monde.

La consolation, c’est que leurs chefs-d’œuvre et leurs souvenirs demeurent.

Laurent Fignon a quitté le monde tangible ce 31 août 2010. Et c’est comme la fin d’un monde.

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