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Étapes 2 et 3 : de Rotterdam à Spa

On se courbe devant Cancellara

lundi 5 juillet 2010, par Raphaël Watbled

La première étape de Rotterdam à Bruxelles comportait, dans son déroulement effectif, les éléments routiniers du début de Tour : une première échappée d’avance compromise, un peloton peu entreprenant mais vigilant, une arrivée massive pour les spinteurs, et un principe perturbateur, lequel ne fut finalement pas le vent ni le coup de bordure - promis par quelques observateurs sadiques et qui ne se produisit néanmoins pas - mais l’incontournable saga de chutes, qu’on attribue chaque année à la grande nervosité de début de Tour. En la matière, le meilleur nous était réservé pour la fin. Perturbation majeure à l’amorce d’un sprint qui, en fait d’être massif, se désagrégea.

Et c’est Cavendish qui ne relance pas sa cote de popularité dans l’affaire. Déjà montré du doigt pour son arrogance et ses sprints dangereux, le mauvais garçon a de lui-même écrémé la course par une erreur de vitesse et de trajectoire dans un virage final, emmenant notamment Freire avec lui. Le sprint finit sa désintégration quand un mur de bicyclettes s’érige brutalement, laissant seul à l’avant quelques hommes seulement qui ne pourront pas résister à Petacchi. Les écarts sont naturellement neutralisés au nom de la règle des trois kilomètres.

Cent chutes et sans cuissard

Quant à la classique ardennaisse qu’aurait dû être la deuxième étape, de Bruxelles à Spa, en empruntant un trajet évoquant la Flèche Wallonne et Liège-Bastogne-Liège, elle s’est transformée en chaos. Scenario dégringolant et une fin huileuse. L’incroyable série de chutes et de glissades, en l’espace de quelques secondes, dans la descente de la côte de Stockeu (à une trentaine de km de l’arrivée), vélos, motos, mécanos, sous la pluie et sur un macadam trempé - mais probablement corrompu par du gazole ou de l’huile - a laissé voir une scène de guerre sur la route du Tour. En un instant, presque tous étaient à terre, et ceux qui ne l’étaient pas devaient garder un parfait contrôle de leur bécane pour traverser la cohue.

C’était suffisant pour, d’une part relancer l’échappée presque moribonde de Sylvain Chavanel (sorti du groupe d’échappée matinale et disposant d’une avance alors rabougrie) et d’autre part éclater le peloton qui frémissait de voir ses grands capitaines dispersés dans divers groupes, notamment un groupe Cancellara, un peloton Armstrong-Contador et une petite bande Schleck, équipiers et néanmoins chefs d’équipe de Cancellara.

On s’arrête tous pour les Schleck

Le rejet des deux Luxembourgeois, isolés derrière les deux principaux pelotons, était sur le point de constituer un fait spectaculaire de ce début de Tour, puisqu’ils concourent pour le classement général final. Mais le Maillot Jaune de Cancellara - voué de toutes façons à une perte prochaine - étant d’un enjeu colossalement moindre que celui de l’hypothétique victoire finale d’un Schleck, le Suisse était tenu de favoriser leur retour, quitte à sacrifier son maillot en cessant la poursuite sur Chavanel. Et le retour des Schleck passait inévitablement par celui du peloton intercalé, celui de Contador.

Le désastre de Stockeu était finalement un petit coup de pouce à Chavanel, qui profitait du ralentissement total du premier peloton, initié par Cancellara. Le beau rôle. On laissa donc le joli monde revenir, et ce n’est que loyal. Sauf pour les malheureux Cunego et Vandevelde, beaux noms pourtant, mais qui n’ont pas pu bénéficier de cette largesse d’esprit. La course pouvait alors reprendre. Mais non. Un pacte étonnant, proposé par Cancellara, liait l’ensemble du peloton en une espèce de neutralisation de course, un genre de cortège, mi-gréviste, mi-capricieux. La masse rejoignait l’arrivée à petit rythme, laissant le seul Chavanel accroître son avance de manière inespérée, étant entendu qu’on ne se disputerait pas les accessits au sprint. Le Maillot Jaune négociait une curieuse faveur avec l’organisation, celle de n’accorder aucun point au titre du Classement par points (Maillot vert), excepté au seul vainqueur. Ainsi fut-il.

La petite loi de Cancellara

Le peloton contemporain a ses petits caprices et ses petites modes. On y répugne à voir la course se jouer autrement que de la façon la plus canonique qui soit, c’est-à-dire par les écarts en montagne et en chrono. Les circonstances de course exceptionnelles et les scenarii imprévus sont aussitôt annulés, neutralisés, occultés par ces grands mouvements d’humeur. Cesser la poursuite quand la moitié du peloton est à terre relève d’un geste digne et loyal ; annuler le sprint ou cesser de jouer le jeu au prétexte que les circonstances de course ont faussé la donne ou écarté des prétendants, alors même que le danger est passé, revient à nier le principe même de la course cycliste. La chute et la circonstance exceptionnelle lui sont consubstantielles.

Mais soit. Rien n’empêche un cycliste de ne pas vouloir pédaler, c’est bien là son problème. Ne pas disputer le sprint ou terminer au ralenti ne devrait engager que ceux qui s’y astreignent, même si c’est un choix unanime. C’est en quelque sorte un parti pris athlétique.
Mais cela ne devrait pas engager les organisateurs de l’épreuve. Annuler les points de l’étape, exceptés ceux du vainqueur, avait-il un fondement valable ? L’épreuve se corrompt quand le choix sportif du peloton ou d’un groupe de pression influe sur les décisions de l’organisation et sur l’application du règlement. Le principe est bafoué quand le maître cède à l’élève sur un point de règlement. Le maître seul est apte à juger si le règlement doit subir une exception.

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