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Le troisième rendez-vous d’Evans

samedi 26 octobre 2013, par Raphaël Watbled

Retour sur le Tour 2011. Notre dossier complet sur Histoire du Tour 2011.

Trois hommes pour un Tour

Samedi 23 juillet 2011, au plein cœur de l’après-midi. Il reste vingt-quatre heures au 98ème Tour de France pour se conclure et pour se trouver un vainqueur. En vérité, l’heure qui vient devrait permettre à la course de se dénouer. Il n’est pas tout à fait quatre heures et quart sur la place Paul-Mistral à Grenoble, et trois hommes, parmi les cent soixante-sept du peloton qui demeurent en course, ne se sont pas encore lancés dans les 42,5 kilomètres de ce contre-la-montre qui s’annonce décisif, et qui devra les départager une bonne fois pour toutes.

Conformément à l’usage, les coureurs se prêtent au jeu dans l’ordre inverse du classement général. Auteur pour l’instant du meilleur temps, l’Allemand Tony Martin (HTC-Highroad) a déjà bouclé le parcours en 55’33’’, soit six secondes de plus que le 8 juin : ce mercredi-là, le Critérium du Dauphiné avait proposé exactement le même tracé en guise de répétition générale. Martin avait gagné ce contre-la-montre à la vitesse de 46 km/h.

Deux frères et un Australien

Dans un court instant, Cadel Evans (BMC Racing) s’élancera de la rampe de départ, entouré des faveurs que lui accordent les pronostiqueurs. Les observateurs le désignent, pour la plupart d’entre eux, comme le favori logique, non pas pour la victoire d’étape – qu’on destine plus volontiers à Tony Martin, devenu le meilleur spécialiste international de l’exercice et qu’on n’imagine guère battu, même par un excellent rouleur comme Evans - mais pour la victoire finale de ce Tour, qui se cherche toujours un élu. Quelques jours plus tôt, ils étaient encore huit autorisés à espérer la récompense suprême. Désormais, la liste des prétendants fiables est circonscrite à trois : les deux adversaires qu’Evans va devoir mater et qui le précèdent encore au classement général sont les deux frères Schleck (Leopard-Trek). L’aîné, Fränk, ne dispose que de 4’’ d’avance sur lui et les pronostics lui sont très clairement défavorables. Nul ne le soupçonnerait capable à la fois de résister à la puissance d’Evans et de reprendre l’avantage sur son équipier de frère. Son cadet, Andy, possède 57’’ d’avance sur Evans, et il a l’air de penser que ce chrono grenoblois validera, dans un peu plus d’une heure, sa première victoire, enfin, dans un Tour de France. C’est qu’en 2009 et en 2010, Andy était deuxième du Tour. Cette fois, il se figure en triomphateur, à vingt-six ans à peine révolus. Ce Maillot jaune qu’il va étrenner sur les routes d’Isère, il ne s’en est emparé que la veille, à l’Alpe d’Huez, où Thomas Voeckler (Europcar) a fini par le lui céder après dix jours d’une incroyable aventure au sommet de l’épreuve. Ce Maillot jaune, il n’imagine pas l’avoir gagné pour devoir l’abandonner aussitôt, si près du but. Maintenant qu’il en est dépositaire, tout plein de la confiance et de la hardiesse dont son frère et lui sont coutumiers, à la veille de la marche sur Paris, il croit qu’il ne peut plus que confirmer sa position d’autorité - sans gagner l’étape, naturellement, car il serait bien incapable d’être le meilleur contre la montre, mais en n’autorisant à Evans que le plus mince avantage possible sur ce parcours bosselé. Le profil, parce qu’ardu, devrait lui permettre, pense-t-il, de limiter son retard aujourd’hui et de conserver une part suffisante des 57’’ de marge dont il dispose. Le pari n’est pas aberrant mais il est réputé très dangereux : cinquante-sept secondes sont bien courtes, aussi l’expertise d’Evans et la maladresse des Schleck dans pareil exercice accréditent-elles davantage l’hypothèse d’un retournement en faveur de l’Australien.

Un première pour l’Australie ?

Dans tous les cas, c’est un nouveau vainqueur qui inscrira son patronyme au palmarès du Tour, selon les classements encore en vigueur à cette date. Encore considéré comme triple vainqueur de la course, tout récent lauréat du Tour d’Italie , Alberto Contador (Saxo Bank-Sungard) a failli dans son entreprise, lui qui était invaincu sur Grand Tour depuis 2007, et court désormais pour la quatrième place, au mieux. Et c’est la première fois que deux frères, occupant les deux premières places du classement général, sont en mesure de se partager la victoire du Tour. Ce serait aussi la première fois qu’un Australien l’emporterait si Evans donnait raison aux pronostics. La première fois, même, pour un athlète venu de l’hémisphère sud.

Ce n’est cependant pas la toute première fois qu’un Australien est en mesure de faire retentir l’hymne de son pays sur les Champs-Elysées, puisque Evans lui-même a déjà manqué de peu cette opportunité à deux reprises avant ce jour. Car lui aussi a déjà terminé deux fois deuxième du Tour, en 2007 derrière Contador, et l’année suivante derrière Sastre.

2007 : les débuts d’Evans sur le podium

En 2007, il ne lui avait manqué que vingt-trois malheureuses secondes pour priver Contador de l’inattendu privilège de remporter son premier Tour de France. Il aurait alors lui-même créé la surprise. Entre Cognac et Angoulême, Evans avait roulé à 52,4 km/h sur le parcours de 55,5 km, s’était classé 2ème de l’étape, et avait repris 1’27’’ à Contador. Or le matin, 1’50’’ les séparaient : on avait donc frôlé le retournement de situation. Levi Leipheimer lui-même, équipier de Contador chez Discovery Channel et vainqueur du chrono, s’était très dangereusement rapproché à trente et une secondes. Le tiercé gagnant s’était donc joué dans un mouchoir de poche, et Cadel Evans était rentré chez lui battu du deuxième plus petit écart de l’histoire du Tour, après les célébrissimes huit secondes de 1989 entre LeMond et Fignon.

On n’avait cependant pas eu le temps, cette année-là, de pressentir une victoire de la part d’Evans. Cet ancien spécialiste du VTT s’était fait le dauphin de Contador sans qu’on n’ait pu lui prêter de meilleur dessein, faisant sa course sans réel éclat, réglant ses efforts sur celui des autres, s’exposant peu, secret malgré lui, profitant comme tous les autres de la disqualification, le soir de la 16ème étape, de Michael Rasmussen auquel le Tour ne semblait plus pouvoir échapper. La mise hors course du Danois et l’ambiance mortifère qui plombait cette épouvantable édition n’avait pas permis à Evans de se faire remarquer davantage. L’attention s’était concentrée ailleurs, partout ailleurs mais pas sur lui. Sa deuxième place n’avait semblé suspecte à personne ni spécialement illégitime, mais presque indifférente. Elle était pourtant le signe d’une belle progression et d’une exemplaire régularité. En 2005, il s’était classé 8ème pour sa première participation, et 5ème en 2006.

La progression discrète mais efficace d’Evans

Aussi le regard que les observateurs portaient sur ce discret Australien avait-il nécessairement évolué, une fois que les sombres événements du Tour 2007 s’étaient tassés. Il fallait désormais bien prendre en compte la capacité de ce rouleur-grimpeur à jouer les premiers rôles, en dépit d’une solide réputation d’attentiste. Il avait paru courir jusque-là dans l’ombre, et avait pourtant bien failli s’auréoler de gloire. Malgré les reproches dont on l’accablait pour son manque apparent de panache et pour ses postures critiquées de suiveur, on ne pouvait pas décemment négliger son hypothétique aptitude à progresser encore.

Et c’est ainsi que, le Tour 2008 se jouant sans Contador , on avait perçu Cadel Evans d’une toute nouvelle façon, a fortiori après un printemps particulièrement réussi. En conséquence, on l’avait désigné, certes sans grand enthousiasme, comme le favori de l’épreuve avec Alejandro Valverde. Un statut peu familier pour lui.

2008 : le rendez-vous qu’il ne fallait pas manquer

Il n’avait pas fait d’étincelles durant ce mois de juillet mais s’était sérieusement maintenu parmi un quarteron de coureurs qu’on n’avait pas attendus à pareil niveau et qui étaient restés en rang serré jusqu’au contre-la-montre de Saint-Amand-Montrond : Carlos Sastre, Maillot jaune depuis l’Alpe d’Huez, et son équipier Fränk Schleck (déjà lui) chez CSC, le surprenant Autrichien Bernhard Kohl, et lui-même, Cadel Evans, se tenaient en 1’34’’ au matin de ce chrono dont à peu près tout le monde avait conclu qu’il lui permettrait de mettre tous les autres au pas. Des quatre hommes, il était en effet le seul spécialiste avéré de la discipline. Schleck et Kohl n’avaient aucune chance de conserver sur lui leurs quelques misérables secondes d’avance. Quant à Sastre, reconnu particulièrement médiocre dans un tel exercice, lui ayant d’ailleurs concédé 1’16’’ en seulement 30 km dans le chrono de Cholet en début de Tour, il n’avait guère d’espoir de résister au retour puissant qu’Evans devait mettre en œuvre sur les 53 km du tracé.

Qu’il aurait dû mettre en œuvre.

Les pronostics avaient abondé en sa faveur, et son échec en avait été d’autant moins compréhensible. Car ce samedi 26 juillet 2008, alors qu’il avait été investi de l’exaltante mission, supposée presque enfantine pour lui, de dévorer ses trois adversaires d’une énergique bouchée, et d’achever ce festin par un défilé en jaune sur les Champs le lendemain, Evans s’était cassé les dents sur les routes amandines. Il avait accompli un temps honorable, mais immensément décevant au regard de l’enjeu, 7ème de l’étape à 2’05’’ de Stefan Schumacher, tandis que Sastre n’avait roulé que vingt-neuf secondes de plus que lui. Evans aurait dû, pour contrarier le destin de son rival espagnol, arriver 1’06’’ plus tôt.

Le doute malgré l’évidence

Ces deux rendez-vous manqués ne sont pas parfaitement oubliés. On le sait capable d’une sévère déconvenue. Un autre exemple historique atteste qu’un champion peut sérieusement se laisser confisquer sa renommée sur son propre terrain de prédilection : le 22 juillet 1968, Ferdinand Bracke avait 55 km devant lui, entre Melun et Paris, pour défaire les six hommes qui le précédaient au classement général. Son retard n’était en effet que relativement mineur pour le recordman du monde de l’heure qu’il était, et la distance l’encourageait à la splendeur malgré le nombre de ses rivaux. Or il était passé tout bonnement à travers. Herman Van Springel lui-même, pourtant le plus compétent de ses adversaires, et Maillot jaune de surcroît, n’avait pas su profiter de cet instant de faiblesse et s’était incliné devant la furieuse détermination de Jan Janssen.

Il n’est pas saugrenu de penser à ces mécomptes. Evans ne doit pas se laisser désabuser une troisième fois, surtout que les plus chafouins rappellent qu’il n’est pas homme à traverser tout un Tour sans jamais fléchir. De spectaculaires défaillances ont plusieurs fois saccagé ses illusions par le passé, et les deux précédents Tours de France ont gravement remis en question sa capacité à concourir pour la victoire. Alors, il se murmure à Grenoble, en dépit des prévisions qui lui sont presque unanimement favorables, qu’il n’est pas déraisonnable de redouter la douche froide. Ce n’est pas lui, après tout, qui détient l’avantage, et il faut encore que les frères Schleck, grisés par l’enjeu, ne lui opposent pas exceptionnellement une performance renversante de nature à contrer ses desseins.

Certes on tempère en arguant que cette dernière hypothèse paraît plutôt loufoque, tant l’inhabilité des Schleck est notoire dans ce genre de discipline

A trente-quatre ans et demi, pour son septième Tour de France, Evans peut donner un tour nouveau à sa carrière.

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