Si leur vélo savait parler

Par Pascal Philippe
samedi 21 août 2004.
 

« N'importe quel objet peut être un objet d'art pour peu qu'on l'entoure d'un cadre » Boris Vian

Ils sont les premiers témoins des exploits des coureurs professionnels. Et pour cause, puisqu'ils les transportent tout au long de l'année. C'est vers les fidèles machines des champions que nous avons dirigé nos oreilles.
Leurs témoignages inédits sont intéressants à plus d'un titre. Débuts d'une galerie, entre amour et haine, respect et dédain, mariages de raison ou fusionnels, voici les extraits de leurs aventures ou les joies de la vie en couple.

Le vélo d'Alexandre Botcharov -taille XXS-
Mon truc à moi, c'est la grande course en montagne, la conquête des sommets, l'appel des cimes. Le plat pays est mon ennemi : de ses plaines je ne ressors jamais indemne, le vent me rend inopérant. Les bords de mer ne me font pas marrer. Ma courte taille m'autorise à survoler les cols et côtes là où il est imposé à d'autres aux cotes plus allongées de soulever des montagnes. Malheureusement, cette année, tout n'est allé qu'à vau-l'eau. Rien n'a tourné rond. Habitué des randonnées solitaires ou en petits comités, j'ai dû, face aux moyens limités de mon guide, consentir à voyager sous l'égide du Tour Opérateur Gruppetto, spécialisé dans le circuit en groupe pour cyclistes de fort gabarit option allure processionnelle. Ronger mes freins fut mon quotidien. Mon unique fait d'armes : le don de ma roue arrière à mon leader au pied de Beille en un jour où m'étaient revenues des humeurs primesautières. Avouez que pour un adepte des cols buissonniers, il n'y a pas de quoi se dresser sur les pédales. Alors, au pays des molosses aux tubes Oversized et aux tiges de selle à rallonge, les quolibets de mes débuts ont refait surface : "Rase bordures !", "Où t'as rangé tes stabilisateurs !" "Non, le vélo de Botcharov n'est pas petit, il est simplement …… loin !" J'en passe et des meilleures. Mais de toutes ses railleries je n'ai cure car comme le dit cette maxime que je porte en bandoulière : "Prenez un vélo, mettez-le devant un petit talus, et il ne sera pas de taille !" Et puis pour paraphraser un comique célèbre : "Dans la vie, y'a pas de grands ni de petits, l'important, c'est quand les deux roues touchent bien par terre !"

Le vélo de Franck Vandenbroucke, placé sous mandat de dépôt par les autorités judiciaires belges a révélé, après expertise balistique, des traces d'impacts de balles au niveau de la selle et du tube horizontal. L'avocat de l'enfant terrible du cyclisme belge a annoncé que l'engin, en marge de l'enquête, tiendra conférence de presse dans un avenir proche.

Le vélo de Jens Voigt - 513 kms passés en échappée nonobstant les bouts droits tirés pour ses chefs de file - en grève pour dénonciation des cadences infernales, n'a pas voulu s'exprimer.

Nous aurions aimé recueillir le témoignage du vélo de Bernard Hinault Rendez-vous avait été pris en la ferme du quintuple et dernier vainqueur de la grande boucle.
Hélas, un coq teigneux dressé sur ses ergots tel un blaireau des meilleures années acculé au fond de son terrier, nous mit au défi de simplement approcher le bleu Gitane, négligemment suspendu entre le silo à grains et l'écuelle à bovins.

Le vélo de feu le Pirate, inconsolable comme tout un chacun, a été souvent aperçu, orphelin de son divin chauve, arpentant seul les rampes d'Aprica qui l'avaient vu se révéler aux yeux du monde sportif, la selle désertée, la direction serrée par l'émotion, l'allure vacillante, le compteur arrêté pour toujours au 14 février 2004. Nous avons respecté son silence et sa peine ……

Par Pascal Philippe


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