Un jeune homme qui poussait un vélo… Il longeait le petit ruisseau, près du petit pont, près du petit jardin. Il lui manquait un gant. La dynamo de sa bicyclette glissait sans tourner sur le verglas qui recouvrait la jante. Pas de lumière. Deux heures du matin. Un froid…
Et des cris derrière lui. Le jeune homme n'a rien fait de mal, mais il n'a rien à faire en ce lieu à cette heure. Surtout avec un vélo. Et s'il ne se trompe pas, on lui court après. Trois garçons hauts comme des lampadaires et féroces comme des pitbulls courent vers lui et ils n'ont pas l'air de vouloir lui offrir des fleurs. Ils l'insultent et jurent qu'ils vont lui faire la peau, à ce « sale p… » La terreur a remplacé le froid dans le corps du jeune homme, qui ne pense pas immédiatement à enfourcher son vélo. Il a failli l'abandonner là et prendre jambes à son cou. Soudain il pense à prendre roues à son cou. Mais il a peur et dans sa peur, à deux heures du matin, dans le froid, il oublie comment fonctionne un vélo. Les vitesses sont d'un coup un mystère insondable. Enfin, il avance. Et comprend d'où venait le flop-flop qu'il entendait. Sa roue arrière est crevée… Flop-flop…
Une masse s'abat sur lui. Il part à gauche, et à droite, et à gauche. Rattrapé. Coup sur le guidon. Eclats de rire. Coups dans les roues. Coups d'épaules. Le jeune homme vient de se rendre compte à quel point on est vulnérable sur un vélo immobilisé de toutes parts. On lui arrache le guidon des mains, et la selle lui défonce le bassin. Une selle neuve, pour remplacer celle qui avait disparu trois jours plus tôt. Il se laisse tomber, prêt à laisser son vélo. Brelang ! Il n'avait pas vu la rambarde métallique. Il s'est pris un pied entre la chaîne et une patte, il ne peut plus se relever. Pourtant si, sans trop savoir comment. Il a une main sur le cadre, les fesses sur la rambarde, trois méchants devant lui. Son cœur a brisé l'engourdissement. Le froid lui fait plisser les yeux. Et d'un coup il a un geste, pas du tout calculé, improvisé, réalisé avant même d'avoir l'idée. Une acrobatie qu'en ce seul instant il pouvait réaliser.
Les fesses à l'appui sur la rambarde, il pivote de tout son corps, tout en tirant le vélo vers lui. Son bras droit exécute un large mouvement et le vélo décolle au-dessus de son épaule, en même temps que ses jambes passent de l'autre côté. Les roues ricochent sur la rambarde. En un éclair, sans savoir comment, le voilà passé de l'autre côté avec sa bicyclette, qu'il enfourche en la poussant. Il pédale. Flop-flop. Panique. Il croit avoir fait une sottise, il aurait mieux fait de s'abandonner aux coups.
Mais il pédale de toutes ses forces, flop-flop-flop, et a senti qu'une main agrippait son blouson dans son dos, flop. Il a reçu un caillou sur la tête, flop-flop, il lui semble. Il a vacillé. Flop. Mais il roule. Flop-flop-flop-flop. Le froid lui irrite la gorge et le nez, flop-flop-flop. Il a l'impression d'avoir de la neige dans les poumons, flop. Il n'arrive plus à sentir si ses mains sont toujours sur le guidon, flop-flop-flop-flop. Il sent qu'il roule sur la jante et qu'il n'avance pas comme il voudrait. Flop. Il force mais ça avance comme dans de la boue. Flop-flop. Crrrr… Flop… Crrrr…. Flop… La jante racle l'asphalte troué de la piste cyclable. Flop… Crrrrrrrr… Flop…. Mais derrière lui les cris sont lointains. On l'insulte encore, de loin. Crrrrr… Flop… « sale p… »… Crrr… Flop….
La dynamo ne tourne toujours pas. Au tout dernier moment, il voit un hérisson sur la piste. Flop. Ffflrrrp, Brandam ! Cette fois, il décide de ne plus bouger. Il reste là, près de sa bicyclette. Dans le froid. Près du petit ruisseau.
Par C.G.