Un an sans Pantani

lundi 14 février 2005.
 

Il faisait bon ; à peine un peu d'air. J'étais debout, tout entier livré au bleu-gris du ciel, en-haut du Faron. Ce 15 février 2004 je ne disais rien, j'avais l'air un peu sot peut-être. Quelques heures auparavant, j'avais appris, j'avais su, comme tout le monde là-haut, j'avais su, que Marco Pantani n'appartenait plus à notre monde. Etrangement, personne n'en parlait. L'idée était très présente, l'idée de cette mort invraisemblable ; mais personne ne l'évoquait. Et cette idée-là, je ne m'y faisais pas.

Quelques heures plus tôt, j'avais su. Au moment de le savoir, ma planète s'était suspendue dans son mouvement. Un défilé d'images irradiait mon esprit. Pantani dans tous mes souvenirs surgissait comme un aigle splendide. Mais on me disait : il est mort. J'ai retourné ça dans tous les sens. Il n'est plus vivant. Je me suis figuré des images morbides mais je n'ai pas accepté cela, Marco, mon Marco, qui serait mort.

Sur le Faron, je n'avais plus vraiment prise sur le réel. Plus que tout être vivant, j'avais admiré, simplement, Pantani. Lui gardait une prise colossale sur mes souvenirs. Les premières images que j'avais sues de lui me revenaient, comme dans un vieux film. Elles dataient de 1994, de mes onze ans. Et je m'imaginais, avec un terrifiant sentiment d'irréalité, que dix ans ne s'étaient pas écoulés, en fin de compte, entre le moment où le grand public avait découvert Pantani et le jour de sa mort. Dix ans, c'était à la fois énorme et rien du tout.

Déjà dix ans. Déjà dix ans que je l'avais découvert, grimace au vent, le cheveu rare sur un crâne duveteux. Il était un grimpeur hors normes. Ce serait le grand grimpeur de demain. Tout le monde pressentait le talent exceptionnel de ce garçon. Il n'était pas un excellent grimpeur, il serait d'une classe unique, il entrerait dans la catégorie des inoubliables, celle des références constantes. Je le voyais, en bleu et blanc de la Carrera, tomber sur la caillasse du Glandon, pleurer son abandon, le genou abîmé, avant de repartir plein d'orgueil les dents serrées. Il n'était alors qu'un jeune, et on n'osait pas penser qu'un jour il gagnerait le Tour de France.

Dix ans seulement. Et en dix ans, il avait eu le temps de devenir le monstre sacré, le nouveau campionissimo, le Pirate entré dans une légende à la fois originale et macabre. Il s'était gravé un nom dans le Gotha, s'était bâti une personnalité à part entière dans le monde cycliste, avait imposé une image caractéristique. Le bandana dans le vent, les dents du carnassier, la barbiche, le tatouage, les mains au bas du guidon, la pédalée sautillante, la boucle à l'oreille, l'orgueil à toute vapeur… Un crâne entièrement ratiboisé. De la réserve mais de la fierté. Au passage il avait gagné un Giro et un Tour de France, la même année. Il était devenu la référence mondiale du grimpeur. Il avait été exhaussé au rang de héros sportif. Puis châtié. Et le voilà qui n'existait plus.

J'avais toutes ces images en tête, en-haut du Faron, pour la dernière étape du Tour Med. Moi aussi j'avais mon bandana sur la tête. Voilà un an. J'ai le souvenir des Deux-Alpes 1998, avec tes airs de Christ en croix, et je soupçonne que tu l'as fait un peu exprès. Cette image-là te va très bien. Mais le reste je ne m'y fais pas. J'ai toujours l'air d'un sot, quand je pense à toi. Car je te cherche. J'attends l'annonce de ton retour, de ton prochain Tour de France, ou de ta retraite, peu importe. J'ai refusé ta mort et je te cherche toujours. Je ne suis pas le seul. J'assume pleinement d'avoir été pris dans le phénomène Pantani ; et je ne voudrais pas en sortir. Mais je te cherche. Cette idée-là, je ne m'y fais toujours pas. Tu appartiens à l'image éternelle que j'ai du cyclisme. J'ai naturalisé ton image au fond de moi. Tu appartiens à ma légende, c'est tout. Accepte que je refuse éternellement ta mort.


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