Pour le week-end de l'Ascension, quoi de mieux qu'une ascension du… Mont Ventoux ? Ma fascination cycliste ne me fait pas forcément enfourcher le vélo avec plaisir, mais je répondis favorablement (NDLR : le 8 mai) à l'invitation de Vélochronique pour l'occasion, et ainsi j'accompagnai ses deux chroniqueurs pour une galère dont je leur suis éternellement redevable. Mes ambitions, devant eux, étaient sérieusement modestes : arriver au Chalet Reynard, en père peinard et en cueillant des pâquerettes. Je fus toutefois terriblement soulagé lorsque fut prise la décision à l'unanimité de monter par Sault. Pour me ménager vraisemblablement. Mon jeune âge ne m'empêche pas de m'abstenir athlétiquement, et je ne compte plus les kilomètres que j'aurais pu parcourir depuis la dernière fois que j'ai roulé.
Et la bête s'est dressée. Toujours surréaliste. Le souffle léger qui coulait doucement au pied du Mont aura fait sortir quelques jeunes sportifs, pensai-je. J'allai gaillard, ma boucle à l'oreille et le bandana sur le front, fier comme Artaban au-dehors, craquelant au-dedans. Afin de ne pas gâter mes efforts de coquetterie, je préservai un rythme doucet et même en serrant à fond les patins, mes deux comparses de Vélochronique ne parvenaient pas à m'attendre, étonnés. Pas question qu'une seule goutte de sueur n'anéantisse mes chances de séduction ! Par malheur, il faut croire que la montée par Sault est assez peu prisée. Les plus beaux spécimens du monde athlétique se retrouvent à Bédoin, me dis-je.
Comme le vent aidait par moment, et que je m'ennuyais fort, je pensai, au 17e km de montée, que j'avais une chance de retrouver les deux chroniqueurs avant le chalet. Je forçai la cadence. Le Ventoux est taquin. A la jonction des deux montées, par Bédoin et par Sault, sur la plate-forme du chalet Reynard qu'il est doux de voir, surgit une bicyclette aux plus belles allures surmontée d'un cycliste non moins élégant. Le couple était d'une harmonie saisissante, et troublante. On n'eût pas su dire lequel du garçon ou du vélo conférait à l'autre cette étonnante beauté. La machine avait de toute évidence trouvé son maître, sa conception trouvait dans cette union toute sa légitimité ; le vélo avait trouvé sa raison d'être, et de rouler ; ce spectacle étourdissant de classe laissait à penser que ce jeune homme aux airs séraphiques n'existait pas en-dehors de son vélo, et plus particulièrement, en-dehors de l'ascension du Ventoux.
Il devait avoir mon âge, et je fus dégoûté de voir autant de finesse athlétique et esthétique. J'en oubliai Eric et Raphael, qui arrivaient en même temps que moi devant Reynard, et je m'en fus à la poursuite de cette inattendue délicatesse. Mais les conditions d'ascension que nous réserva le mistral dans les six kilomètres nus du sommet n'invitèrent certainement pas à lier connaissance. Chacun fut en prise à l'épouvante venteuse. J'ai peut-être peu roulé dans ma vie de patachon, mais je sais qu'un vent pareil, un cycliste n'en mange pas tous les ans. Les bourrasques étaient tant et si violentes que chacun étaient à la limite de l'arrêt total, et il fallait lutter de tout son corps pour ne pas verser. Le garçon se dressait sur ses pédales au moment des accalmies, et le silence se faisait. Mais le vent avait quelque chose de démoniaque dans sa manière de torturer cet ange : sa peine était incommensurable face au mistral. Je n'aurais pas voulu le doubler.
Dans l'avant-dernier virage, comme je cherchais mes deux collègues, en proie manifestement à un découragement de même mesure, une bourrasque terrifiante ébranla la montagne ; toute la splendeur de l'athlète devant moi se figea, vacilla… fut emportée. Stupeur. Je n'aurais pas voulu finir l'ascension sans lui. Le dernier kilomètre du Ventoux se passerait de moi.
Par Lothar Kempf