Charly Gaul, au plus haut des sommets

mardi 6 décembre 2005.
 

Le Rimbaud du Tour, comme l'avait appelé Roland Barthes, le mystérieux poète des cimes s'est laissé aller…

Le grimpeur virtuose a monté son dernier col. Et qu'on ne me dise pas que l'Ange de la montagne a replié ses ailes. Au contraire, il les a tout éployées. Et je veux penser que sur ses nouvelles routes, une pluie douce fait luire son regard d'artiste, comme aux plus beaux jours de sa carrière de champion cycliste.

Il nous laisse l'image du frêle adolescent, à la beauté de porcelaine, pour qui l'on eût craint une brisure, et qui était solide comme le temps. Séraphique… Et qui faisait douter du sexe des anges, pour reprendre un mot de Blondin.

Silencieusement élégant.

Et la solitude lui allait si bien.

Et la neige du Monte Bondone, et le déluge d'Aix-les-Bains… Sa pédalée virevoustante avait dulcifié le froid. Il avait sacralisé la solitude.

La solitude était sainte. Et j'aime ce mot en pensant à lui : solitaire.

Il avait décrété que la montagne était facile. Alors il lui suffisait de le dire ; et les cols, c'était un jeu d'enfant.

Un jour de 1958, un garçonnet entend à travers une cloison la voix nasillarde d'un reporter qui proclame le nom de Charly Gaul. La confusion est aisée, pour cet enfant qui découvre involontairement le Tour de France, entre le nom de ce champion inconnu et celui d'un général dont tout le monde bientôt parle. Ce nom lui frappe les oreilles. Il revient écouter chaque jour ce qui se dit derrière le mur. Un Français au nom italien porte le Maillot Jaune. Maillot Jaune ! Raphaël Geminiani. Premier rêve, premier fantasme d'exploit. Un jour, dans les Alpes pluvieuses, le brillant inconnu Charly, dont on dit qu'il a le regard d'un ange, invente une prouesse qu'on ne croyait pas faisable. Raphaël, le premier sportif français que le garçonnet a décidé d'aimer, est anéanti. Charly son tombeur ne peut qu'être le premier artiste qu'il décidera d'admirer. Sa passion est née. Le garçonnet un jour sera grand. Et pour hommage à ses souvenirs, il appellera son fils Raphael, votre serviteur.

Charly, on dit chez moi qu'on tutoie les anges. Permets que je te tutoie. Tu as porté ma passion. Tu es mon premier champion.

Et parce que tu ne peux pas être mieux que solitaire et dans les hauteurs, accepte que je te croie heureux, en cet instant ; et accepte mes larmes, enfin.

« L'homme au marteau n'a pas fait maigre, ce vendredi. Parmi tant d'autres qui encombraient le corbillard-balai, il s'est donné une victime de choix en la personne de Gaul. (…) L'ancien archange des abattoirs, abattu cette fois, a connu dans un grand climat de sollicitude un calvaire où il n'était plus question de faire prendre sa vessie pour une lanterne rouge, mais de lutter pour l'existence la plus élémentaire.

Chacun porte sa croix : celle de Charly Gaul, en or et minuscule, brimbalait autour de son cou. Elle semblait peser cent kilos et entraînait sa tête dans un dodelinement pendulaire par où il disait non et non à chaque coup de pédale.

Même ses adversaires, ou du moins désignés comme tels, s'émouvaient à ce spectacle. D'obscurs porteurs d'eau jouaient à ses côtés les soubrettes de comédie et les mouches du coach auprès de son directeur sportif. Lui les laissait se prévaloir de ces ultimes relations. Ainsi ouvre-t-on à deux battants les portes de la maison où vont régner l'abandon et la déshérence.

Après avoir été deux fois remis en selle, avoir connu le mieux de la fin, Gaul s'est laissé aller, à la sortie d'Isigny, et, dans le regard éteint du chevillard aux joues roses, les vaches blanches et noires de la laiterie avaient la couleur des faire-part. »

Antoine Blondin, 29 juin 57

« Charly Gaul, avec l'ingénuité des enfants prodiges, (…) l'œil vacant, la casquette sur la nuque comme un gavroche distingué, la pédale de vent d'une ballerine au bout du pied, il fonça vers l'arrivée, un roseau souple entre les dents. »

Antoine Blondin, 15 juillet 55


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