Prenons un cycliste, au hasard. Sans regarder, plongeons le doigt dans la liste des coureurs du Tour.
C'est un garçon qui se prit une grosse valise dans les Pyrénées au Pla-de-Beret, où il se classa 54e de l'étape à 26'26" du vainqueur.
Ce soir-là, il pointait à la 47e place du classement général, à 28'31" du Maillot Jaune.
Un retard absolument rédhibitoire pour quiconque aurait des prétentions au classement général du Tour de France. Un retard gros comme une pastèque, qui anéantit des ambitions. Un top 10 qui s'envole subitement.
C'est un garçon qui, ordinairement, est bon grimpeur, voire très bon à excellent dans ses meilleurs jours. Sans être un outsider du Tour de France, avec des conditions favorables, comme une échappée qui compense le jour de défaillance qui lui est inévitable en 3 semaines, il peut largement prétendre à se classer dans les 10 premiers, puisqu'il fut 10e en 2004 et en 2005. D'une manière générale, les circonstances communes d'une course comme le Tour de France ne semblent pas faites pour lui proposer autre chose d'éminemment meilleur. Un top 5 dans un Tour sans favoris, au grand mieux.
Seulement, le Tour de France 2006 ne présente pas des circonstances ordinaires de course. Les habitudes sont à refaire car certains repères ont changé.
Et il ne fallait pas laisser ce coureur honorable reprendre aussi facilement dans la plaine la demi-heure qu'il avait perdue dans la montagne.
En lui accordant, entre les Pyrénées et les Alpes, cette échappée-fleuve au nom d'une course relâchée et d'un risque prétendument inexistant, le peloton - en tête duquel l'équipe de Floyd Landis, alors Maillot Jaune - a peut-être offert à Oscar Pereiro le cadeau de sa vie.
En temps normal, il va de soi qu'Oscar Pereiro, même très bon grimpeur, ne peut préserver plus d'une semaine une petite avance face à des gros calibres rouleurs-grimpeurs et reconnus spécialistes de haut-rang des courses à étapes.
Les Alpes devaient provoquer sa perte. Il aurait pu, se serait-on dit en temps normal, en se battant bien, préserver un classement dans les dix premiers, voire les cinq, et peut-être même un podium en cas de miracle. Car, face à Menchov, Evans, Sastre, Klöden et Landis, c'était perdu d'avance. C'est comme Cyril Dessel. En temps normal, il aurait sombré au bout de quelques jours d'une lutte acharnée. On se rappelle Thomas Voeckler (2004) ou même François Simon (2001).
En temps normal, et même avec une très bonne prestation, Pereiro aurait dévissé dans l'Alpe-d'Huez, ou vers la Toussuire, aurait perdu trois ou quatre minutes au bas mot en deux jours, voire dix ou plus. Dessel aurait perdu deux fois cinq minutes.
Mais ce n'est plus un temps normal. Les coureurs-références de ce Tour de France ne sont pas les champions dominateurs du temps normal, leurs équipes ne cadenassent plus l'épreuve et s'effilochent en montagne. Les favoris ont tous eu un moment de faiblesse.
Et c'est en omettant ce paramètre que Floyd Landis s'est perdu. En temps normal, avec deux minutes d'avance en milieu de troisième semaine, il n'y a plus qu'à « assurer » et la victoire est dans la poche. Avec un Pereiro ou un Dessel en-haut du classement général, il n'y a qu'à compter sur l'Alpe-d'Huez pour les remettre à leur place. Mais ni Floyd Landis, ni Carlos Sastre, ni Denis Menchov, ni Andreas Klöden ne sont Lance Armstrong, Jan Ullrich ou Miguel Indurain.
Les écarts n'ont plus la même valeur, ni les habitudes. Dessel a tenu la rampe, et à la sortie des Alpes, non seulement Pereiro est Maillot Jaune, mais en plus il ne s'est pas contenté de le défendre : il l'a repris, comme on se bat pour gagner un Tour de France.
Oscar Pereiro Maillot Jaune à la Toussuire, avec 1'50" d'avance sur le deuxième, Carlos Sastre, c'est peut-être le signe d'une victoire complètement inattendue dans un Tour de France totalement imprévisible, dont chaque étape est une pochette-surprise.
Au bon souvenir du Tour 1956 (Roger Walkowiak) ou du Tour 1968 (Jan Janssen)… Un Tour aussi ouvert et incertain ne s'est plus joué depuis longtemps. L'épreuve magistrale du cyclisme n'avait plus eu cette bobine depuis le début des années 90. Il faut remonter à Greg LeMond pour trouver une telle incertitude. A ceci près que cette année, les protagonistes sont des hommes qui n'étaient pas appelés à se disputer entre eux seuls la victoire du Tour de France. Carlos Sastre est en passe de gagner la course royale, s'il renverse Pereiro et résiste à Klöden. Dessel est à quelques secondes du podium.
Il faut remonter à Jan Ullrich (1998) pour trouver une telle défaillance du Maillot Jaune. On pouvait redouter une faiblesse de Floyd Landis, qui n'a pas de garantie formelle de tenir le choc de trois semaines sans broncher, mais la défaillance très spectaculaire de l'Américain à la Toussuire a fait basculer le Tour, le plus ouvert depuis des lustres, le plus propice au suspense depuis 1989.
La différence avec la défaillance d'Ullrich en 1998, c'est qu'ici Landis a rétrogradé de la 1e à la 11e place ! En 12 kilomètres, et par l'offensive de Carlos Sastre, Landis a tout perdu.
La résistance inespérée et remarquable de Pereiro, désormais en lice pour la victoire finale, alors qu'il était entièrement hors-jeu il y a dix jours, fait de ce Tour une course anachronique aux repères changés.
Les écarts n'ont plus la même signification que ces dernières années. Deux minutes peuvent se perdre en quelques instants. Les champions de l'épreuve n'ont plus un état de forme durable. Pereiro peut, lui aussi, tout perdre vers Morzine. Klöden peut encore tout gagner. Plus que jamais, il faut réhabiliter la course de mouvement et abattre l'attentisme. C'est l'attentisme qui pourrait faire de gros déçus sur ce Tour 2006. Car chacun a sa chance à présent.
Vers Morzine, tous ceux qui ont leurs chances de victoire finale doivent lancer la grande offensive.
Le peloton entier pourrait se mordre les doigts d'avoir offert sur un plateau d'argent une demi-heure à Oscar Pereiro.
Notre chroniqueur préféré avait-il déjà trop de doutes le lendemain de la défaillance de Landis que pour continuer l'écriture ? Hum...
Je dois bien admettre que je suis resté coi devant la volonté de Floyd (je l'appelle par son prénom depuis qu'on a vu le Tour ensemble) dans l'étape de Morzine. « Un grand bonhomme » me disais-je naïvement, pensant le peloton nettoyé des tricheurs depuis l'évincement des surhommes et du surhomme des surhommes.
C'est aujourd'hui, il y a 10 minutes, interpellé par Rodrigo Benkens (notre cyclospécialiste à nous) parlant l'air grave dans le poste, que j'ai appris la nouvelle... re-coi ! (quoi ? un coup de kwas !). Ce grand monsieur Floyd, donc, se fait prendre comme un gamin (oui ! il y a malheureusement des gamins qui se dopent dans les pelotons amateurs) à la testostérone.
Pas à l'EPO, pas au sang survitaminé, pas au gibolin, non ! à la testostérone, hormone détectable depuis des lustres dans les urines. Il n'a même pas la délicatesse de dévoiler un nouveau produit, une technique inconnue... la testostérone ! ? ! pff... Alors quoi ? Pereiro est maillot jaune ?... ou pas ? Dopé aussi ?... ou pas ? et Kloden et Sastre et les autres ? ! ? Pas tous j'espère, mais je commence à me dire que ce Tour de France, ça devient vraiment n'importe ... coi.