L'hiver est doux. Les temps qui courent sont propices à la reprise de l'entraînement pour ceux d'entre nous qui, ayant suspendu leurs bicyclettes au premier jour de l'automne en se promettant un peu de repos, continuent de s'engraisser benoîtement (1) en se jurant que dimanche prochain, c'est sûr, croix de bois croix de fer si je mens je vais en enfer, j'enfile le maillot et je m'en vais bouffer la côte de Saint-Antonin, la bosse de Ventabren ou le Pic de Nore.
Mais le maillot, je n'y entre plus. Si je passe le cuissard (2), en tirant un peu, la pression de l'élastique sur mon abdomen m'arrache un hoquet nauséeux et, chose étrange, il semblerait que tous mes cuissards sans exception, aient pareillement rétréci.
Les roulements du pédalier aussi, y mettent de la mauvaise volonté, ainsi que la chaîne qui s'est probablement rouillée et faussée à l'hivernale humidité de la cave : la mécanique manifestement empâtée me force à donner plus de puissance qu'autrefois.
En conséquence de quoi l'avenir me paraît incertain. Les quelques noms de cyclosportives écrits au velleda sur l'ardoise de mon bureau me procurent d'avance un sentiment ambigu de culpabilité mêlée de terreur et de fausse insouciance.
Pressé par deux enquêteurs des libertés informatiques (3) et quelques lecteurs de faire la preuve des activités et de la bonne foi de Vélochronique, j'ai remis mon clavier au service de la chronique cycliste (très provisoirement puisqu'il se dit que j'ai encore laissé murmurer que je mettrai définitivement la plume sous la porte) en me demandant qui d'Ullrich (4) ou de Landis (5) me conviendrait le mieux pour moquer un peu les arts vélocipédiques modernes. Puis je me suis découragé. J'ai pensé qu'un bouquin vaudrait carrément mieux. Avant de me raviser en songeant à la tribune de Robert Redecker (6) qui lui valut une fatwa ou aux journaux intimes de Pascal Sevran (7) qu'on voue à l'autodafé.
Si on n'a même plus le droit de rire un peu d'Armstrong ou de Basso, qu'est-ce que je fiche là, moi, je vous le demande.
Je pouvais tenter de mettre fin à ce dérisoire et médiocre état (8). A la fin, j'ai pris le parti de ne rien faire, de ne dire du mal de personne, ni du bien, de ne pas me suicider, de reprendre du riz basmati et de mener mon enquête parallèle sur la mort du jeune cycliste amateur Kevin Lebon (9) ; certains ont cru malin de prétendre que je pourrais avoir des choses à dire mais en l'état actuel des choses, il est à noter que monsieur Pascal d'Huez (10) est plus à même de rendre des comptes.
A l'heure des vœux, je renouvelle auprès de ceux qui ont manifesté leur inquiétude de ne pas trouver sur cette tribune le moindre classement relatif à l'année 2006 (meilleure performance, plus bel exploit, plus grosse gamelle, déclaration la plus ridicule,…), je renouvelle auprès d'eux l'expression de la conviction de votre serviteur selon laquelle, pour un cru 2006 aux saveurs équivoques, la décence conduit tout observateur à considérer toutes choses comme uniformes et, subséquemment, se valant les unes les autres. Mais enfin, s'il en fallait absolument un, votre serviteur consent à répéter le classement qui, d'après lui, serait le plus logique (11).
Roulez droit (12).
(1) Je pense notamment à mes pseudo-compagnons de route, à quelques-uns de mes fidèles lecteurs et à toi, qui te reconnaîtras.
(2) Taille M.
(3) Cher camarade d'un site concurrent que je ne nommerai pas, je sais que c'est toi qui m'as dénoncé, je n'en attendais pas moins de toi…
(4) Ancien vainqueur du Tour de France, ancien dopé présumé et prochainement innocenté.
(5) Idem, peut-être.
(6) Texte qu'on peut lire à cette adresse
(7) P. Sevran, Le privilège des jonquilles, Journal VII, Albin Michel, 2006.
P. Sevran, La mélancolie des fanfares, Journal VIII, Albin Michel, 2007.
(8) Mais le pneu-boyau, même de grande marque, n'a pas les vertus reconnues d'une corde véritable à nœud coulant.
(9) Assassiné le 1er janvier 2007.
(10) Vous pourrez retrouver ses comptes-rendus à cette adresse
(11) 1. Floyd Landis - 2. Ivan Basso - 3. Paolo Bettini.
(12) Tout n'est pas fictif dans cette chronique.