Après les essais quasi désastreux de la Provence Verte et de l'Epervier, il fallait rentabiliser l'inscription à la Cézanne, la course locale. Jouant à domicile, je ne pouvais pas y couper. Mais il fallait me résoudre à rouler seul puisque mon compagnon de route et meilleur ami ne pouvait hélas pas être de la partie pour ce retour après 2 éditions manquées. Dur de rouler seul dans un pareil état d'esprit : il faut bien admettre que, malgré l'avantage de l'âge, j'ai la défaveur de ma nullité. Rarement jeune sportif ne fut aussi pathétique. Par une astucieuse pirouette, j'ai échangé mon dossard du grand parcours par un dossard du tout petit parcours, je le confesse aujourd'hui.
Car cette course remonte au 3 juin et ce n'est qu'à ce jour, après prescription, que je passe aux aveux sur cette demi-journée terrible. Seul et dans la fraîcheur du printemps, ce matin-là, j'ai pris le départ pour un semi-enfer. Semi car petit parcours. Le grand eût parachevé le désastre.
En quelques kilomètres seulement, le gruppetto se chargea de m'abandonner. Quelques rouleurs isolés faisaient de l'élastique avec moi, je te double, tu me doubles, mais le jeu a dû les lasser, et je finis par rester collé au bitume. Planté là, je pris la mesure de ma souffrance, me félicitant d'avoir opté pour le petit parcours. Déjà, je n'avançais plus. Sur un total de 90 km à tout casser, c'était dire mon incapacité.
Je n'ai plus vu âme qui vive jusqu'à environ 10km de l'arrivée. Un motard de l'organisation est arrivé à mon niveau : « Eh, ça va ? » Signe de la tête : ça pourrait être pire. J'enquête : « Y en a encore beaucoup derrière moi ? ». Rire pas vraiment moqueur : « Non, il en reste deux, ils sont un peu loin ; on t'attend plus loin ». Et à nouveau : la solitude. La solitude… la solitude… la solitude… la souffrance… le bitume qui se déroule, doucement, doucement, doucement… doucement…
Un bruit, un bruissement plutôt, un cliquetis aussi. Coup d'œil à gauche, deux cyclistes, bon train, qui passent, me doublent, me plantent. Je croyais qu'ils étaient loin, ceux-là. Si mes comptes sont bons… Le motard me confirme, cent mètres plus loin : « Cette fois, je crois que tu es le dernier. » Encore quatre kilomètres : in…ter…mi…nables.
La dernière ligne droite, en légère descente, à Saint-Antonin, est une libération, un privilège et une humiliation tout à la fois. Tout au bout de ligne droite, j'aperçois mes amis qui font des signes. Me reconnaissent-ils ? Me voient-ils seulement ? Ils voient la moto, qui m'escorte, feux clignotants et sirène hurlante, pour manifester mon arrivée. Le micro proclame dans les hauts-parleurs à la Sainte-Victoire : « on aperçoit le dernier qui arrive, là-bas, au bout ! » Je n'avais plus qu'une chose à faire, saluer la foule.