L'Assemblée du Réveillon

lundi 31 décembre 2007.
 

Le bel Alberto avance dans un long corridor voûté. Il sort de son veston la Convocation qu'il a récemment reçue, la lit encore et la relit, ce qui fait surgir en lui l'angoissante sensation qui l'avait étreint quand il l'avait découverte. C'était la première année en effet que les termes de la Convocation étaient si… péremptoires. D'habitude, la Convocation du Réveillon ressemblait plutôt à une invitation, et il n'était pas rare que les Sociétaires se fassent excuser. Cette fois, c'était directif :

Vous êtes convoqué, comme chaque année, à l'Assemblée du Réveillon, au Grand Siège, où votre présence est impérative.

Au bout du corridor, Alberto s'introduisit dans la grande salle voûtée, où un indescriptible brouhaha laissa instantanément la place à un silence mortel à son entrée. Il n'avança plus, impressionné par la foule ; pour la première fois, l'Assemblée était au grand complet, dans une chaleur étouffante et une ambiance nauséabonde. Les Sociétaires massés, en veston, l'observaient d'un air à la fois dépité, moqueur et dédaigneux. Au fond, du haut des grandes estrades, les membres du Conseil l'avisèrent d'un œil noir. Il y avait là le Bureau des Anciens et le Bureau des Modernes, au grand complet également. Comment imaginer que la grande salle voûtée pût contenir autant de monde ?

-   Cher Alberto, nous n'attendions plus que vous. Prenez place, nous ne perdrons pas davantage de temps, et nous commencerons à l'instant.
Il reconnut Garin dans la personne qui venait de s'exprimer. C'était le Secrétaire Perpétuel :
-   Cette Assemblée sera présidée cette année par Christophe.
-   Quel Christophe ? tonna Manolo Saiz.
-   Eugène Christophe, naturellement, reprit l'intéressé en personne, en roulant les r. Et vous devriez vous faire discret, Saiz, car votre dossier est à l'ordre du jour.
-   Une fois de plus, ajouta Bartali. Déjà l'an passé, et l'année d'avant…

Christophe fit une introduction un peu pesante à son bilan de l'année. Bilan qui s'avéra cataclysmique. L'heure était venue de déterminer les responsabilités, dans le grand ensemble. Alberto essayait de se faire oublier. On appela Rasmussen à la barre.
-   Michael, votre intervention sur le Tour de France s'est soldée par une catastrophe colossale. Vous avez contribué à transformer le Tour 2007 en naufrage sportif et votre nom restera associé à cette bérézina. En avez-vous conscience ?
-   Objection ! lança Bruyneel, l'un des avocats de la défense. Encore une fois, on essaie de laisser penser que cet homme est un être froid et cynique. Or, comment pouvons-nous juger un individu qui a été sifflé, hué, conspué, et dont l'évocation évoque jusqu'à la répugnance ?
-   Cher Johan, nous cherchons à trouver des réponses. Oublions l'aspect de la conscience, à votre demande, revenons aux faits. Permettez-moi de demander à Michael si on lui avait demandé de gagner le Tour 2007. (Bruyneel fit un geste de la main pour s'effacer et laisser la parole à Rasmussen)
-   Le Conseil ne me l'avait pas demandé, mais certains membres du Bureau m'ont invité à le faire, lors de la précédente Assemblée du Réveillon.
Une rumeur s'éleva du fond de la salle, enfla, monta jusqu'aux estrades dans une vague assourdissante, puis reflua lentement. Des souffles d'indignation firent écho ici et là. Interloqué, le Président demanda :
-   Des membres du Bureau, dites-vous ? Quel Bureau ?
-   Du Bureau des Modernes. (nouveau brouhaha).
-   C'est grave, ce que vous dites. Pouvez-vous nous dire qui ?
-   Entre autres… Riis.

Cette fois, ce fut une clameur. L'assemblée poussa un cri, comme un seul homme. Sur l'estrade, Riis ne broncha pas. Mais il fronça légèrement les sourcils, et son crâne rougit. Les membres du Conseil s'étaient tous tournés vers lui.
-   Bjarne, confirmes-tu… ?
Le silence boudeur de Bjarne fut un aveu.
-   Attendez, poursuivit Lavenu, il me semble qu'à l'ordre du jour figure la demande d'exclusion de Riis du Conseil.
-   Soit, soit, exact, mais nous y viendrons, fit Christophe. Pour l'heure, Bjarne, peux-tu nous expliquer ce que cela signifie ? D'abord, tu transmets personnellement des ordres…
-   Pas des ordres ! protesta Riis.
-   D'abord, tu transmets personnellement des « recommandations », à l'encontre des décisions de l'Assemblée, puis tu fais des aveux publics, sans te référer aux autres membres du Conseil…
-   Nous étions plusieurs à ne pas approuver la décision prise en 2006. Nous ne voulions pas de Klöden pour vainqueur du Tour en 2007.
-   Ce choix n'avait pas fait l'unanimité, jeta Breukink, mais c'était un consensus. On avait voté.
-   Or, Klöden, Rasmussen… ni l'un ni l'autre… Et finalement…
L'Assemblée tourna les yeux sur Alberto ; le bel Ibère devint rouge et s'enfonça dans ses mocassins. Comme les Anciens et les Modernes insistaient par leur regard interrogateur, il se sentit obligé (contraint serait le mot) d'avancer à la barre.
-   Alors, cher Alberto…
Le Président consultait des fiches en plissant les yeux. Il invita les autres à l'imiter dans sa perplexité, puis il reprit en relevant les yeux sur Alberto, mais en gardant ses fiches dans les mains :
-   Je vois que vous avez échappé à l'opération Puerto… (c'était une affirmation, mais qui dissimulait à peine une question implicite, que tous interprétèrent : Comment est-ce possible ?) Vous renvoyez une image plutôt sympathique… Personne n'est dupe, mais on vous sait gré d'avoir évité la victoire de Rasmussen… Bref… (Là, le Président posa ses fiches, mit ses mains à plat sur son bureau, et avança le buste en avant)… Bref, vous vous en sortez plutôt bien…
-   Objection ! (c'était Bruyneel) Ce sont des insinuations insupportables !
-   Quelles insinuations ? s'emporta le Président. Je dis la vérité sur cet homme, que l'Assemblée réunie le 31 décembre 2006 n'a pas sollicité pour gagner le Tour 2007, et qui pourtant le gagne en profitant de l'exclusion de Rasmussen et du départ de l'équipe Astana, et qui, un an plus tôt, s'était démêlé curieusement d'une affaire destinée à le faire couler, vous vouliez des insinuations, en voilà des insinuations, monsieur !
-   Attention ! Valverde s'enfuit !

Les regards valsèrent dans tous les sens, des clameurs s'élevèrent de toutes parts, mais bientôt toute l'attention convergea vers un point de la grande salle, où, effectivement, un homme tentait de prendre la fuite, poursuivi par plusieurs autres…


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