Le grand jour de l'Ouverture

mardi 5 février 2008.
 

Benjamin Malo n'étant pas d'humeur très matinale ces derniers temps, il sort de sa léthargie sans avoir entendu son réveil sonner, deux heures plus tôt, à huit heures. La gueule à l'envers, il s'extirpe de son lit avec cette certitude bien collée au front qu'il va passer une sale journée. Il se confirme ce pronostic en chaussant sa pantoufle où le chat a vomi durant la nuit.

C'est le grand jour de l'Ouverture, ce dimanche. Et comme ça fait un bail que Benjamin n'est pas allé voir passer les pros, il a décidé voilà dix jours déjà qu'il allait renouer avec sa passion authentique. Il ira se poster au sommet des Quatre-Termes, à Coudoux, pour saluer le premier peloton européen de l'année.

Son envie se rembrunit lorsqu'il ramasse sur le coin de la tête l'avalanche de reproches et de menaces que déclenche sa femme à coups de dynamite. Il n'est qu'un bon à rien, un incapable désorganisé puéril parfaitement égoïste. Ce rappel à l'ordre lui vaut presque deux heures d'astreinte, lessives, vaisselles en retard, formalités administratives périmées, ménage penta-hebdomadaire, plomberies, désinfection du vide-ordures, tendre la joue gauche et s'en prendre une, recommencer avec la droite.

Midi passé. Ses retrouvailles avec le cyclisme pro sont compromises. Une intense minute de réflexion : finalement il tente. Il dévale les escaliers et s'embarque dans la voiture, laquelle, obstinée, ne répond plus au commandement. C'est sans doute sa faute à lui, coupable d'être un bon à rien incapable désorganisé puéril, si sa femme, agacée excédée vrillée comme il se doit, a oublié d'éteindre les feux de l'auto en rentrant hier soir : batterie à plat.

Va chercher le gentil voisin du cinquième, ça me gêne terriblement, je sais pas comment le demander, voiture en panne, course de vélo, urgence, peux me prêter scouter ? - Scou quoi ? - Scooter si tu préfères. - Ah oui, le scooter, bien sûr, voici les clés.

Kilomètres avalés, ingurgités, radars affolés. Coudoux donne la tranquille apparence d'une campagne ensommeillée que rien ne peut troubler. Il s'engouffre dans la rue principale et unique du village, tourne à droite en coude, et, ça tire, ça peine, ça souffle dans les Quatre-Termes, virage à gauche, virage à droite, encore, encore… Qu'est-ce que ça serait à vélo !

Sommet : poste-toi là. Bon angle de vue ; les verrai débouler, juste là dessous moi, aurai le temps de bien voir. Et doucement apaisé par la solitude, bien qu'offert à une tempête à décorner les cocus, sans abri aucun, Benjamin Malo se tranquillise, s'enveloppant d'une quasi-béatitude que le lieu rend propice. Ils ne vont pas tarder.

Ils ne vont pas tarder.

Ils ne vont pas tarder.

A force qu'ils ne vont pas tarder… Finiront par passer l'année prochaine.

Et s'ils étaient déjà passés ? Si radio y avait sur scouteur… Saurais bien que Duclos a déjà gagné à Marseille. Faudrait peut-être songer à rentrer avant que la nuit tombe.


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