C'était une Wolsit, sous-marque de la Bianchi. Verte, gris-vert, mais, mon père qui l'avait choisie pour moi était daltonien. Assez lourde, sans changement de vitesses, bonne à la montée...
Nous étions à Vérone en 1943. Pour aller à Padoue, siège de mon université, il n'y avait plus que de rares trains. Ce matin-là, j'ai raté celui de 6h. Tant pis pour les cours, mais aux "labos" de l'après-midi, les absences étaient sanctionnées. Je décide alors d'y aller à vélo ! La gare était loin de ma maison, j'y reviens subrepticement, et sans réveiller personne, je prends ma Wolsit et je pars. Quatre-vingts kilomètres tout en plaine et un beau mars frisquet. Pas de bagages, pas d'en-cas non plus (je logeais en semaine dans un pensionnat universitaire). Seule — je dirais aujourd'hui intrépide — ne craignant rien ni personne, j'ai avalé à jeun ces kilomètres à la moyenne de vingt km/h, et à onze heures, j'arrivais à Padoue.
Le paysage encore figé dans la neige m'avait enchanté et j'avais chanté tout le temps de la balade. La circulation était insignifiante. Un regard au château médiéval de Roméo Montecchi à Montecchio, un autre aux douces collines autour de Vicenza...
Plus tard, quand les trains ne circuleraient plus — j'ai voyagé sur l'un des derniers, qui d'ailleurs ne manqua pas d'être bombardé : quelles secousses mes amis ! mais, vous me croirez ou pas, jamais de peur ! — mon exemple sera suivi par d'autres étudiants et bientôt nous serons cinq ou six à faire le voyage tous les lundis matin. Si mes yeux n'étaient pas les plus acérés, mon oreille elle me permettait d'entendre avant tout le monde — ce qui eût été impossible à bord d'une bruyante auto — le vrombissement lointain du petit avion anglais qu'on appelait "Pippo" et qui fauchait la route de ses mortelles rafales, mitraillant en rase-mottes tout ce qui bougeait. Mais nous nous étions déjà tapis à l'abri des fossés. Qu'est-ce qu'on se marrait après ; on riait, on chantait ! L'inconscience à l'état pur.
Un jour, alors que pour monter une côte je m'accrochais à un camion — il y en avait encore quelques-uns — bourré de pauvres gens, l'énorme engin ralentit sans prévenir, et moi, emportée par mon élan, je quittai la route et j'allai valdinguer corps et biens dans le ravin accompagnée par les cris d'horreur des passagers. La grosse machine évidemment ne s'arrêta pas, et moi, saine et sauve, je rassemblai tout mon fourbi, me remis en selle et pédalai, très fière de moi jusqu'à la maison.
En juillet 1946, mon doctorat en poche, deux énormes baluchons accrochés au guidon, une valise sur le porte-bagages et la couronne de lauriers — cadeau traditionnel des amis — sur la tête, je suis rentrée chez moi en triomphe et en Wolsit.
C'est à un vélo que je dois d'avoir fini mes études et échappé aux Pippos de la R.A.F.
Ecrit par Violetta Bourquin, marquise Fasanari
Formidable, j'ai chercher la naissance de WOLSIT et j'ai trouver un histoire d'amour de la petite reine du velo ! Merci
cordiales salutations de la Suisse !