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Dimanche 19 août 2007

La « Laurent Jalabert » 2007

vendredi 7 septembre 2007

Le dernier des Mohicans


Par la lanterne rouge

Voilà ! C’est fait ! Encore une fois, je suis venu à bout du pic de Nore et des autres. Non sans peine, non sans inquiétude !
Cette année, j’ai vraiment cru que je ne m’en sortirais pas. J’étais seul et très peu entraîné. Pensez donc ! Un mois sans toucher un vélo, sous les tropiques à siroter des ti punch et du shrubb à l’ombre des flamboyants guadeloupéens. Et chaque jour je me disais : le dix août, je file à Mazamet, le 11, je monte à Nore. Mais, est-ce que j’y croyais ? Pas complètement. Pourtant, le dix, j’arrivai à Mazamet et le 11, je montai à Nore. Pourquoi cette obsession de Nore ? D’abord, Nore, c’est l’arrivée de la course. Ensuite, Nore, c’est le sommet de la Montagne noire. Et moi, j’ai la chance d’avoir une petite maison dans la Montagne Noire, au pied du pic de Nore. Alors, tous les matins, je suis monté à Nore, pendant une semaine. Sauf le 16 parce que j’avais mal partout, et le 18 parce que c’était la veille de la course et que je devais me ménager pour le lendemain.

Je me suis donc entraîné avec un brin de sérieux. Régulièrement. Seul. Nous devions faire la course à deux, comme l’an dernier, mais mon partenaire et meilleur ami ne put hélas venir fouler les routes tarnaises. Je n’aime pas rouler seul, il me faut une volonté énorme pour me mettre en train. Et puis, je déteste réparer une roue crevée tout seul. Je déteste aussi chuter quand je suis seul. J’ai donc décidé d’utiliser mon VTT. Oh ! pas pour l’agrément de sa conversation, mais parce qu’il est muni de gros pneus increvables et de freins surdimensionnés. En gros, je me sens davantage en sécurité sur ce percheron que sur la selle de mon pur sang aux roues si frêles. Et puis, pour monter à Nore, de chez moi, il y a une piste qui grimpe à travers bois, c’est merveilleux, seize kilomètres de montée sans croiser autre chose que d’énormes lézards verts, de craintifs chevreuils ou des crapauds gouailleurs. Je mets une heure et demie pour monter, je salue les Pyrénées, puis, une demi-heure plus tard je suis de retour chez moi. Enfin, ça c’est le service minimum. Je l’ai fait trois fois. Les autres jours, j’ai allongé la sauce pour pouvoir monter à Nore par la face sud, à partir de Pradelle Cabardes, itinéraire qu’emprunte la course et avec lequel il faut se familiariser.

Un jour, j’ai roulé avec un sympathique cycliste qui avait raté ses amis et qui a gentiment pris mon rythme. Nous sommes montés à Nore, puis il m’a tenu compagnie jusqu’à Mazamet après m’avoir conseillé de porter mon casque. J’ai fait ce jour-là mon meilleur temps. Ça m’a vraiment remonté le moral, j’ai compris que j’avais quelques chances de finir la course le 19… Le lendemain, mardi, je suis monté à Nore par Albine et le col de Salette. Les connaisseurs apprécieront ! Des pourcentages monstrueux, des montées qui succèdent aux côtes, la fatigue qui gagne… Bref ! Le mercredi ce sera profil bas et je me contenterai des trente kilomètres de la piste. Le jeudi, je suis encore épuisé, je renonce à monter à Nore, je roule un peu sur la piste cyclable qui emprunte le tracé de l’ancienne voie ferrée. Du plat. Je dois me refaire. Il me reste trois jours avant la Jalabert. Se reposer, manger des pâtes, dormir, se lever à six heures, aller rouler à huit, pour habituer l’organisme. Le 17, je décide de reprendre mon vélo de course, histoire de contrôler que tout marche bien. Je monte à Nore par Pradelles. Une soixantaine de kilomètres, mais la facilité attendue du changement de monture n’est pas au rendez-vous. Course ou VTT, il faut pédaler pour avancer. Samedi je ne roule pas. Je me concentre.

Dimanche le réveil à six heures me tire de mes insomnies Gros stress ! Je mange, du pain, des pâtes, pas trop quand même, je me prépare, je me calme. A huit heures moins le quart, j’enfourche mon Bianchi et je m’élance vers Mazamet. Sept kilomètres de descente dans le froid humide de la montagne Noire. Soudain, j’ai peur de ne pas arriver à temps. Le départ est fixé à huit heures vingt. Bah ! Ils auront bien un peu de retard. J’arrive enfin au jardin de la ville où a lieu le départ. Effectivement, quelqu’un répare sa roue, je crois comprendre, d’après les commentaires que c’est le grand Jaja en personne d’ailleurs. Je crois, car il y a tant de monde devant moi que je ne vois absolument rien de ce qui se passe sous la banderole de départ et que je dois me contenter du son ! En fait, je suis dans le peloton de queue, je suis même un des cinq derniers ! Déjà. Heureusement que j’ai mon baladeur, j’ai l’impression que je vais rouler vraiment seul… ou plutôt avec Edgar Poe et Michel Polnareff. Enfin, le peloton se lance, premier tournant, route d’Aussillon, ça file, on nous canalise sur le bon itinéraire. Des motos de docteurs, des ambulances et des voitures-balais… Beaucoup de bénévoles ; cette course rassemble tout ce que la région compte d’aficionados de la petite reine. Je ne sais pas si c’est à cause de Jalabert que Mazamet aime le vélo ou grâce à Mazamet que Jalabert est devenu l’empereur de la bicyclette, toujours est-il qu’ici, il se passe quelque chose : une communion !

L’enthousiasme et la ferveur des tifosi sont le meilleur des carburants, ils vous poussent dans le dos aussi fort qu’un vent d’Autan digne de ce nom. En attendant, je suis sur la D 621 et je roule vers la Bruguière. A l’arrière d’un gruppetto de cinq, les cinq derniers, déjà ! On dirait les Pieds Nikelés montés sur roues ce gruppetto. Sauf le jeune femme, car il y a une jeune femme aussi. Passé Saint Alby, je me décide à prendre un relais, sans trop y croire, par courtoisie, et je roule donc quelques kilomètres en tête… du groupe des cinq derniers, ce sera ma seule prouesse ! Après la Bruguière, ça attaque la montée de Font Bruno. Seize kilomètres pas très durs, mais un peu longuets, surtout quand on n’est pas sûr de venir à bout des 121 kilomètres de la « Laurent ». J’y vais mollo. Bien obligé. Je suis maintenant bien accroché à ma place de dernier, je m’y cramponne. Peu à peu, mes compagnons de route s’éloignent sur l’asphalte luisant d’humidité. Je les sème définitivement au creux d’une ruine romantique où je m’abrite pour manger un premier casse-dalle. J’en profite pour brancher mon baladeur afin de continuer en musique - ou en textes, car j’ai aussi enregistré quelques nouvelles d’Edgar Poe. Un camion-balais ocre me dépasse, soupçonneux, faut-il l’emballer celui-là ? Je le rassure d’un geste souriant, il poursuit son chemin.

Plus loin, dans un virage, c’est l’Iveco de monsieur Ricard qui m’attend. « - Ça va ? - Oui, merci, je monte à ma main. - C’est comme ça qu’il faut faire, allez, on vous attendra plus haut. » Et ils me doublent. Il y a aussi un express qui m’escorte. On échange à chaque rencontre deux gestes, deux mots de sympathie. La présence de ces anges gardiens m’encourage et me rassure. Je suis dernier, je roule seul, mais il y a des bénévoles qui croient en moi et qui m’attendent ; je n’ai plus le choix, je dois rouler pour ne pas les décevoir. Alors, je roule, je prends une petite averse, rafraîchissante, pas grave. Et roule et roule, et monte et monte. Les chansons de Polnareff succèdent aux petits casse-croûte, les kilomètres aux kilomètres. Je finis par apercevoir dans la brume le monument à la Résistance, signe que la mienne de résistance pourra bientôt rendre les armes, car le col de Fontbruno - huit cent soixante mètres - se trouve tout de suite après la stèle aux martyrs de la Montagne Noire. Reste plus qu’à se laisser glisser pendant quelques kilomètres entre deux hauts murs d’épicéas jusqu’au pas du Rieu, où l’on passe dans l’Aude, avant de gravir un court raidillon. Ensuite, Laprade et son église noire comme le péché à tribord. J’arrive enfin à la fourche où la Nicolas prend son indépendance vers la gauche tandis que la Laurent file à droite vers Fontiès Cabardès. Mon escorte est là, au complet. Sitôt qu’ils m’aperçoivent, ils démontent les panneaux et montent dans les véhicules-balais. Il y en a qui crient : « La Laurent à droite ! » Tant pis pour moi. J’ai été tenté un instant par l’idée de faire la Nicolas. Soixante-six kilomètres au lieu de cent vingt-et-un, ça me semblait raisonnable. Mais, j’aurais eu l’impression de capituler devant ma paresse, ensuite, de prendre un coup de vieux, enfin, je n’étais pas sûr de finir davantage la Nicolas que la Laurent.

Il faut dire que le passage entre Roquefère et Labastide Esparbaïrenque, juste avant Pradelles et Nore est loin d’être une partie de plaisir. Un mur ! Et long avec ça. Trois kilomètres pour le moins. Bref, la Nicolas, ce n’est pas de la tarte ! Alors, je me suis dit, à tant que faire, ne changeons rien aux traditions estivales et tentons la Laurent. Et me voici donc traversant la forêt de la Loubatière. Un des plus beaux endroits de la course, mais aussi l’un des deux que je n’aime pas du tout. Le revêtement est détestable, des gravillons, des trous, et tout ça dans la pénombre des grands arbres. Un vrai piège. Surtout que ça descend et qu’on a envie d’aller vite. Il faut rester sur ses gardes. J’arrive très vite à Fontiès Cabardès, joli village aux pelouses impeccables, puis je continue ma descente jusqu’à Cuxac Cabardès et son remarquable clocher fortifié. Pour ceux à qui ce détail aurait échappé, nous traversons le Cabardès, charmant pays de montagne entre Mazamet et Carcassonne, sur le versant sud de la montagne Noire. Dire ce nom à voix haute : « Cabardès » vaut toutes les descriptions. C’est authentique, rugueux, savoureux, plein de caillasses et de châtaignes et de chèvres. Et de tifosi qui m’accueillent chaleureusement à l’entrée de Caudebronde. Mais là, finie la rigolade, ça remonte !

Une dizaine de kilomètres en côte, avec l’air de ne pas y toucher, doucement mais sûrement. Au début on n’a pas l’impression de monter : le paysage est idyllique, des sous-bois rafraîchissants, un revêtement acceptable… mais peu à peu, la pente prend de l’assurance à mesure que les jambes en perdent. Vivement les Martys et le ravitaillement. Je me demande d’ailleurs s’il restera du fromage ou du saucisson. Car j’ai envie de salé. Les barres vitaminées pleines de sucre, ça soutient, mais je suis un peu écœuré. Mon royaume pour un saucisson - de cheval ! - comme aurait chanté Boby Lapointe. Et monte, et monte, la petite bête et son escorte arrive enfin sur le plateau des Martys ; passant, souviens-toi des martyrs cathares... Le ravitaillement n’est plus qu’à un kilomètre. Là aussi, on enlève les panneaux après mon passage. Gomme à roulettes, j’efface la course. J’ai l’impression d’être le chariot d’une fermeture éclair : derrière moi, la Jalabert se referme. Enfin la table aux victuailles, les gens m’acclament, m’encouragent, me font boire, me font manger. Enfin, du gruyère et du saucisson. Je blague un peu. Monsieur Ricard, mon ange gardien chef me dit que je roule bien et que je n’aurai aucun problème pour arriver. Il m’apprend au passage que l’arrivée ne se fait pas à Nore, mais dues kilomètres plu bas. A cause du vent. Dangereux. Tant mieux, c’est toujours ça de gagné ! Et puis quelqu’un dit : « Bon, faudrait pas trop traîner, il te reste encore soixante bornes à faire. Et c’est pas les plus faciles. Attention dans la descente, ça glisse ».

C’est vrai, j’avais presque oublié tant l’ambiance était sympathique. Je remonte en selle et ça repart. Dix kilomètres de descente raide, des lacets, un revêtement détestable, une alternance d’ombre et de lumière assassine. Cinq cents mètres de dénivelé. C’est le second passage que je n’aime pas dans cette course. Je prends mon temps. Pas envie de tâter du gravier goudronneux. A Miraval, ça se calme un peu. Coup d’œil rapide sur la remarquable église. Puis, très vite, l’autre fourche entre la Nicolas et la Laurent. Au pied d’une chapelle en ruine, on m’invite à prendre sur la droite. Vers Latourette. Et là, ça monte beaucoup ! Fait chaud tout à coup. Je surveille mon compteur. Je passe les soixante-dix dans la montée. Je tiens le bon bout. Plus que cinquante. Cinquante c’est une balade. On va y arriver. Je m’efforce de ne pas penser aux derniers kilomètres. Aux six derniers. Aux vingt derniers. Aux cinquante derniers !!! En fin de compte, dans la Jalabert, le plus dur ce sont les cent derniers kilomètres… Après Latourette, commence un long faux plat, puis on arrive sur un plateau où tout change. Le pays s’ouvre, on voit les Pyrénées au loin, on devine Carcassonne. C’est l’endroit que je préfère. Le vent m’emporte. Merveilleux. C’est comme si j’avais une voile. Je file comme une flèche. On voit loin, le revêtement est bon, c’est magnifique ! A bâbord le pic de Nore couronné de nuages me dit : « à tantôt », à tribord les Corbières me parlent de vendanges, dans les écouteurs, Polnareff me promet le paradis : le bonheur ! Je traverse Salsigne à toute allure. A la sortie, les pompiers me saluent, puis, pour la énième fois, le fourgon-balais de monsieur Ricard me rejoint et s’enquiert de mon état. Ça va, je ne suis pas spécialement fatigué. Un peu las peut-être, envie d’arriver, envie de finir. Le paysage change encore, on se croirait en Toscane ou en Provence. D’énormes cyprès marquent la présence de cimetières oasis, les figuiers succèdent aux sapins, les moulins et les éoliennes nous rappellent que nous sommes dans le royaume du vent. Et il pousse le vent, plus ou moins jusqu’à Villeneuve Minervois.

A ma grande surprise, le ravitaillement, qui ne figure pas sur la brochure de 2007, est installé à sa place habituelle. Je m’arrête avec plaisir. Encore une fois, on me fête, on m’encourage, on m’alimente. Saucisson et gruyère. Je boulotte un dernier abricot sec et je remonte sur mon vélo. Puis, la course, encore une fois plie bagages après moi. Au compteur quatre-vingt-quinze kilomètres, la terrible montée finale approche. Je continue à rouler à mon rythme. A partir de Cabrespine, la pente s’accentue, la chaleur aussi. Cent kilomètres au compteur. Les chiffres semblent engourdis. Je pédale machinalement. Concentré sur la musique dans mes écouteurs. Peu à peu, mètre après mètre, les toits de Cabrespine descendent dans la vallée. Pédaler, ne penser à rien. Je retrouve les graffitis que j’avais oubliés. J’ai chaud. Je m’asperge d’eau. Pourquoi fait-on ce genre de choses ? J’aime le vélo, depuis toujours, je crois que j’ai fait du vélo avant de marcher ! Et j’adore ce pays, cette montagne, alors, la Jalabert, ça s’impose. Je m’approprie cette terre un peu plus à chaque coup de pédale. Je me l’intègre et je m’y intègre. Chaque année, j’ai rendez-vous avec elle, fin août, sur mon vélo. Il me semble qu’un été sans la Jalabert ne serait pas tout à fait l’été. Et puis, chaque accomplissement est une servitude : le jour où je ne serai plus capable de faire ces cent vingt bornes, je me sentirai vieux, sur la mauvaise pente. C’est mon défi annuel la Jalabert. La moitié de l’année je me rassure en me disant : « J’ai fait la Jalabert », et l’autre moitié : « Je vais faire la Jalabert ». Et ça m’oblige à me maintenir en forme, à rouler un peu régulièrement, à courir d’autres cyclosportives pour préparer celle-ci. C’est un peu un contrat moral avec moi-même. Enfin, je sais que le soir de la course on fera la fête dans un certain restaurant de Noailhac où l’on sert de fameuses écrevisses et un fitou hors pair, et ça, ça soutient le moral !

Il y a autre chose qui soutient le moral, c’est le fourgon de monsieur Ricard, arrêté dans un virage, à un croisement, devant un panneau qui indique : pic de Nore 12, Pradelles 4,1. « Ça fait dix en fait ! » me crie mon escorte. « De l’eau ? » je le remercie et poursuis mon ascension. J’ai fait la moitié de la longue montée finale. Trois kilomètres encore, et c’est un faux plat montant jusqu’à Pradelles. Contre le vent bien sûr. J’entre à Pradelles, je me dispense du ravitaillement en eau et je fonce, autant que faire je peux, vers Nore, sur ma droite. Je l’ai faite si souvent cette montée, que j’ai l’impression d’avoir fini la course. Mes écouteurs m’offrent un concerto pour violon de Vivaldi. C’est beau. La forêt est belle, la montagne aussi. Je me sens de mieux en mieux. Bientôt, ce sera fini. Je compte les bornes kilométriques, je sais qu’il y en a six jusqu’au sommet. Je sais aussi que l’arrivée sera deux kilomètres plus bas qu’à l’accoutumée. J’imagine que la ligne est installée sur l’embranchement de la piste de VTT. Je passe la croix sur ma gauche. Plus qu’un ou deux kilomètres. Je reconnais, qui descend, un de mes compagnons du gruppetto du début. Puis, le fourgon de monsieur Ricard. « Plus qu’un, ça ira ? » Mais oui monsieur Ricard, ça ira. Merci pour votre soutien indéfectible. Et puis, dans un virage, une silhouette bondissante me crie « Bravo ! » C’est mon ami S. qui est venu me chercher. Il y a mon chien aussi qui me fait la fête. Le portique gonflable de la ligne d’arrivée. C’est fini. Deux autres amis me congratulent. Tout mon fan club est là ! Les pompiers me demandent si ça va. On démonte le camp derrière moi. Pour la dernière fois, je ferme la course. C’est fini. Je suis le dernier de la Jalabert 2007.

Voilà ! C’est fait ! Encore une fois, je suis venu à bout du pic de Nore et des autres. Non sans peine, non sans inquiétude !
Cette année, j’ai vraiment cru que je ne m’en sortirais pas. J’étais seul et très peu entraîné. Pensez donc ! Un mois sans toucher un vélo, sous les tropiques à siroter des ti punch et du shrubb à l’ombre des flamboyants guadeloupéens. Et chaque jour je me disais : le dix août, je file à Mazamet, le 11, je monte à Nore. Mais, est-ce que j’y croyais ? Pas complètement. Pourtant, le dix, j’arrivai à Mazamet et le 11, je montai à Nore. Pourquoi cette obsession de Nore ? D’abord, Nore, c’est l’arrivée de la course. Ensuite, Nore, c’est le sommet de la Montagne noire. Et moi, j’ai la chance d’avoir une petite maison dans la Montagne Noire, au pied du pic de Nore. Alors, tous les matins, je suis monté à Nore, pendant une semaine. Sauf le 16 parce que j’avais mal partout, et le 18 parce que c’était la veille de la course et que je devais me ménager pour le lendemain.

Je me suis donc entraîné avec un brin de sérieux. Régulièrement. Seul. Nous devions faire la course à deux, comme l’an dernier, mais mon partenaire et meilleur ami ne put hélas venir fouler les routes tarnaises. Je n’aime pas rouler seul, il me faut une volonté énorme pour me mettre en train. Et puis, je déteste réparer une roue crevée tout seul. Je déteste aussi chuter quand je suis seul. J’ai donc décidé d’utiliser mon VTT. Oh ! pas pour l’agrément de sa conversation, mais parce qu’il est muni de gros pneus increvables et de freins surdimensionnés. En gros, je me sens davantage en sécurité sur ce percheron que sur la selle de mon pur sang aux roues si frêles. Et puis, pour monter à Nore, de chez moi, il y a une piste qui grimpe à travers bois, c’est merveilleux, seize kilomètres de montée sans croiser autre chose que d’énormes lézards verts, de craintifs chevreuils ou des crapauds gouailleurs. Je mets une heure et demie pour monter, je salue les Pyrénées, puis, une demi-heure plus tard je suis de retour chez moi. Enfin, ça c’est le service minimum. Je l’ai fait trois fois. Les autres jours, j’ai allongé la sauce pour pouvoir monter à Nore par la face sud, à partir de Pradelle Cabardes, itinéraire qu’emprunte la course et avec lequel il faut se familiariser.

Un jour, j’ai roulé avec un sympathique cycliste qui avait raté ses amis et qui a gentiment pris mon rythme. Nous sommes montés à Nore, puis il m’a tenu compagnie jusqu’à Mazamet après m’avoir conseillé de porter mon casque. J’ai fait ce jour-là mon meilleur temps. Ça m’a vraiment remonté le moral, j’ai compris que j’avais quelques chances de finir la course le 19… Le lendemain, mardi, je suis monté à Nore par Albine et le col de Salette. Les connaisseurs apprécieront ! Des pourcentages monstrueux, des montées qui succèdent aux côtes, la fatigue qui gagne… Bref ! Le mercredi ce sera profil bas et je me contenterai des trente kilomètres de la piste. Le jeudi, je suis encore épuisé, je renonce à monter à Nore, je roule un peu sur la piste cyclable qui emprunte le tracé de l’ancienne voie ferrée. Du plat. Je dois me refaire. Il me reste trois jours avant la Jalabert. Se reposer, manger des pâtes, dormir, se lever à six heures, aller rouler à huit, pour habituer l’organisme. Le 17, je décide de reprendre mon vélo de course, histoire de contrôler que tout marche bien. Je monte à Nore par Pradelles. Une soixantaine de kilomètres, mais la facilité attendue du changement de monture n’est pas au rendez-vous. Course ou VTT, il faut pédaler pour avancer. Samedi je ne roule pas. Je me concentre.

Dimanche le réveil à six heures me tire de mes insomnies Gros stress ! Je mange, du pain, des pâtes, pas trop quand même, je me prépare, je me calme. A huit heures moins le quart, j’enfourche mon Bianchi et je m’élance vers Mazamet. Sept kilomètres de descente dans le froid humide de la montagne Noire. Soudain, j’ai peur de ne pas arriver à temps. Le départ est fixé à huit heures vingt. Bah ! Ils auront bien un peu de retard. J’arrive enfin au jardin de la ville où a lieu le départ. Effectivement, quelqu’un répare sa roue, je crois comprendre, d’après les commentaires que c’est le grand Jaja en personne d’ailleurs. Je crois, car il y a tant de monde devant moi que je ne vois absolument rien de ce qui se passe sous la banderole de départ et que je dois me contenter du son ! En fait, je suis dans le peloton de queue, je suis même un des cinq derniers ! Déjà. Heureusement que j’ai mon baladeur, j’ai l’impression que je vais rouler vraiment seul… ou plutôt avec Edgar Poe et Michel Polnareff. Enfin, le peloton se lance, premier tournant, route d’Aussillon, ça file, on nous canalise sur le bon itinéraire. Des motos de docteurs, des ambulances et des voitures-balais… Beaucoup de bénévoles ; cette course rassemble tout ce que la région compte d’aficionados de la petite reine. Je ne sais pas si c’est à cause de Jalabert que Mazamet aime le vélo ou grâce à Mazamet que Jalabert est devenu l’empereur de la bicyclette, toujours est-il qu’ici, il se passe quelque chose : une communion !

L’enthousiasme et la ferveur des tifosi sont le meilleur des carburants, ils vous poussent dans le dos aussi fort qu’un vent d’Autan digne de ce nom. En attendant, je suis sur la D 621 et je roule vers la Bruguière. A l’arrière d’un gruppetto de cinq, les cinq derniers, déjà ! On dirait les Pieds Nikelés montés sur roues ce gruppetto. Sauf le jeune femme, car il y a une jeune femme aussi. Passé Saint Alby, je me décide à prendre un relais, sans trop y croire, par courtoisie, et je roule donc quelques kilomètres en tête… du groupe des cinq derniers, ce sera ma seule prouesse ! Après la Bruguière, ça attaque la montée de Font Bruno. Seize kilomètres pas très durs, mais un peu longuets, surtout quand on n’est pas sûr de venir à bout des 121 kilomètres de la « Laurent ». J’y vais mollo. Bien obligé. Je suis maintenant bien accroché à ma place de dernier, je m’y cramponne. Peu à peu, mes compagnons de route s’éloignent sur l’asphalte luisant d’humidité. Je les sème définitivement au creux d’une ruine romantique où je m’abrite pour manger un premier casse-dalle. J’en profite pour brancher mon baladeur afin de continuer en musique - ou en textes, car j’ai aussi enregistré quelques nouvelles d’Edgar Poe. Un camion-balais ocre me dépasse, soupçonneux, faut-il l’emballer celui-là ? Je le rassure d’un geste souriant, il poursuit son chemin.

Plus loin, dans un virage, c’est l’Iveco de monsieur Ricard qui m’attend. « - Ça va ? - Oui, merci, je monte à ma main. - C’est comme ça qu’il faut faire, allez, on vous attendra plus haut. » Et ils me doublent. Il y a aussi un express qui m’escorte. On échange à chaque rencontre deux gestes, deux mots de sympathie. La présence de ces anges gardiens m’encourage et me rassure. Je suis dernier, je roule seul, mais il y a des bénévoles qui croient en moi et qui m’attendent ; je n’ai plus le choix, je dois rouler pour ne pas les décevoir. Alors, je roule, je prends une petite averse, rafraîchissante, pas grave. Et roule et roule, et monte et monte. Les chansons de Polnareff succèdent aux petits casse-croûte, les kilomètres aux kilomètres. Je finis par apercevoir dans la brume le monument à la Résistance, signe que la mienne de résistance pourra bientôt rendre les armes, car le col de Fontbruno - huit cent soixante mètres - se trouve tout de suite après la stèle aux martyrs de la Montagne Noire. Reste plus qu’à se laisser glisser pendant quelques kilomètres entre deux hauts murs d’épicéas jusqu’au pas du Rieu, où l’on passe dans l’Aude, avant de gravir un court raidillon. Ensuite, Laprade et son église noire comme le péché à tribord. J’arrive enfin à la fourche où la Nicolas prend son indépendance vers la gauche tandis que la Laurent file à droite vers Fontiès Cabardès. Mon escorte est là, au complet. Sitôt qu’ils m’aperçoivent, ils démontent les panneaux et montent dans les véhicules-balais. Il y en a qui crient : « La Laurent à droite ! » Tant pis pour moi. J’ai été tenté un instant par l’idée de faire la Nicolas. Soixante-six kilomètres au lieu de cent vingt-et-un, ça me semblait raisonnable. Mais, j’aurais eu l’impression de capituler devant ma paresse, ensuite, de prendre un coup de vieux, enfin, je n’étais pas sûr de finir davantage la Nicolas que la Laurent.

Il faut dire que le passage entre Roquefère et Labastide Esparbaïrenque, juste avant Pradelles et Nore est loin d’être une partie de plaisir. Un mur ! Et long avec ça. Trois kilomètres pour le moins. Bref, la Nicolas, ce n’est pas de la tarte ! Alors, je me suis dit, à tant que faire, ne changeons rien aux traditions estivales et tentons la Laurent. Et me voici donc traversant la forêt de la Loubatière. Un des plus beaux endroits de la course, mais aussi l’un des deux que je n’aime pas du tout. Le revêtement est détestable, des gravillons, des trous, et tout ça dans la pénombre des grands arbres. Un vrai piège. Surtout que ça descend et qu’on a envie d’aller vite. Il faut rester sur ses gardes. J’arrive très vite à Fontiès Cabardès, joli village aux pelouses impeccables, puis je continue ma descente jusqu’à Cuxac Cabardès et son remarquable clocher fortifié. Pour ceux à qui ce détail aurait échappé, nous traversons le Cabardès, charmant pays de montagne entre Mazamet et Carcassonne, sur le versant sud de la montagne Noire. Dire ce nom à voix haute : « Cabardès » vaut toutes les descriptions. C’est authentique, rugueux, savoureux, plein de caillasses et de châtaignes et de chèvres. Et de tifosi qui m’accueillent chaleureusement à l’entrée de Caudebronde. Mais là, finie la rigolade, ça remonte !

Une dizaine de kilomètres en côte, avec l’air de ne pas y toucher, doucement mais sûrement. Au début on n’a pas l’impression de monter : le paysage est idyllique, des sous-bois rafraîchissants, un revêtement acceptable… mais peu à peu, la pente prend de l’assurance à mesure que les jambes en perdent. Vivement les Martys et le ravitaillement. Je me demande d’ailleurs s’il restera du fromage ou du saucisson. Car j’ai envie de salé. Les barres vitaminées pleines de sucre, ça soutient, mais je suis un peu écœuré. Mon royaume pour un saucisson - de cheval ! - comme aurait chanté Boby Lapointe. Et monte, et monte, la petite bête et son escorte arrive enfin sur le plateau des Martys ; passant, souviens-toi des martyrs cathares... Le ravitaillement n’est plus qu’à un kilomètre. Là aussi, on enlève les panneaux après mon passage. Gomme à roulettes, j’efface la course. J’ai l’impression d’être le chariot d’une fermeture éclair : derrière moi, la Jalabert se referme. Enfin la table aux victuailles, les gens m’acclament, m’encouragent, me font boire, me font manger. Enfin, du gruyère et du saucisson. Je blague un peu. Monsieur Ricard, mon ange gardien chef me dit que je roule bien et que je n’aurai aucun problème pour arriver. Il m’apprend au passage que l’arrivée ne se fait pas à Nore, mais dues kilomètres plu bas. A cause du vent. Dangereux. Tant mieux, c’est toujours ça de gagné ! Et puis quelqu’un dit : « Bon, faudrait pas trop traîner, il te reste encore soixante bornes à faire. Et c’est pas les plus faciles. Attention dans la descente, ça glisse ».

C’est vrai, j’avais presque oublié tant l’ambiance était sympathique. Je remonte en selle et ça repart. Dix kilomètres de descente raide, des lacets, un revêtement détestable, une alternance d’ombre et de lumière assassine. Cinq cents mètres de dénivelé. C’est le second passage quejen’aimepasdans cette course. Je prends mon temps. Pas envie de tâter du gravier goudronneux. A Miraval, ça se calme un peu. Coup d’œil rapide sur la remarquable église. Puis, très vite, l’autre fourche entre la Nicolas et la Laurent. Au pied d’une chapelle en ruine, on m’invite à prendre sur la droite. Vers Latourette. Et là, ça monte beaucoup ! Fait chaud tout à coup. Je surveille mon compteur. Je passe les soixante-dix dans la montée. Je tiens le bon bout. Plus que cinquante. Cinquante c’est une balade. On va y arriver. Je m’efforce de ne pas penser aux derniers kilomètres. Aux six derniers. Aux vingt derniers. Aux cinquante derniers !!! En fin de compte, dans la Jalabert, le plus dur ce sont les cent derniers kilomètres… Après Latourette, commence un long faux plat, puis on arrive sur un plateau où tout change. Le pays s’ouvre, on voit les Pyrénées au loin, on devine Carcassonne. C’est l’endroit que je préfère. Le vent m’emporte. Merveilleux. C’est comme si j’avais une voile. Je file comme une flèche. On voit loin, le revêtement est bon, c’est magnifique ! A bâbord le pic de Nore couronné de nuages me dit : « à tantôt », à tribord les Corbières me parlent de vendanges, dans les écouteurs, Polnareff me promet le paradis : le bonheur ! Je traverse Salsigne à toute allure. A la sortie, les pompiers me saluent, puis, pour la énième fois, le fourgon-balais de monsieur Ricard me rejoint et s’enquiert de mon état. Ça va, je ne suis pas spécialement fatigué. Un peu las peut-être, envie d’arriver, envie de finir. Le paysage change encore, on se croirait en Toscane ou en Provence. D’énormes cyprès marquent la présence de cimetières oasis, les figuiers succèdent aux sapins, les moulins et les éoliennes nous rappellent que nous sommes dans le royaume du vent. Et il pousse le vent, plus ou moins jusqu’à Villeneuve Minervois.

A ma grande surprise, le ravitaillement, qui ne figure pas sur la brochure de 2007, est installé à sa place habituelle. Je m’arrête avec plaisir. Encore une fois, on me fête, on m’encourage, on m’alimente. Saucisson et gruyère. Je boulotte un dernier abricot sec et je remonte sur mon vélo. Puis, la course, encore une fois plie bagages après moi. Au compteur quatre-vingt-quinze kilomètres, la terrible montée finale approche. Je continue à rouler à mon rythme. A partir de Cabrespine, la pente s’accentue, la chaleur aussi. Cent kilomètres au compteur. Les chiffres semblent engourdis. Je pédale machinalement. Concentré sur la musique dans mes écouteurs. Peu à peu, mètre après mètre, les toits de Cabrespine descendent dans la vallée. Pédaler, ne penser à rien. Je retrouve les graffitis que j’avais oubliés. J’ai chaud. Je m’asperge d’eau. Pourquoi fait-on ce genre de choses ? J’aime le vélo, depuis toujours, je crois que j’ai fait du vélo avant de marcher ! Et j’adore ce pays, cette montagne, alors, la Jalabert, ça s’impose. Je m’approprie cette terre un peu plus à chaque coup de pédale. Je me l’intègre et je m’y intègre. Chaque année, j’ai rendez-vous avec elle, fin août, sur mon vélo. Il me semble qu’un été sans la Jalabert ne serait pas tout à fait l’été. Et puis, chaque accomplissement est une servitude : le jour où je ne serai plus capable de faire ces cent vingt bornes, je me sentirai vieux, sur la mauvaise pente. C’est mon défi annuel la Jalabert. La moitié de l’année je me rassure en me disant : « J’ai fait la Jalabert », et l’autre moitié : « Je vais faire la Jalabert ». Et ça m’oblige à me maintenir en forme, à rouler un peu régulièrement, à courir d’autres cyclosportives pour préparer celle-ci. C’est un peu un contrat moral avec moi-même. Enfin, je sais que le soir de la course on fera la fête dans un certain restaurant de Noailhac où l’on sert de fameuses écrevisses et un fitou hors pair, et ça, ça soutient le moral !

Il y a autre chose qui soutient le moral, c’est le fourgon de monsieur Ricard, arrêté dans un virage, à un croisement, devant un panneau qui indique : pic de Nore 12, Pradelles 4,1. « Ça fait dix en fait ! » me crie mon escorte. « De l’eau ? » je le remercie et poursuis mon ascension. J’ai fait la moitié de la longue montée finale. Trois kilomètres encore, et c’est un faux plat montant jusqu’à Pradelles. Contre le vent bien sûr. J’entre à Pradelles, je me dispense du ravitaillement en eau et je fonce, autant que faire je peux, vers Nore, sur ma droite. Je l’ai faite si souvent cette montée, que j’ai l’impression d’avoir fini la course. Mes écouteurs m’offrent un concerto pour violon de Vivaldi. C’est beau. La forêt est belle, la montagne aussi. Je me sens de mieux en mieux. Bientôt, ce sera fini. Je compte les bornes kilométriques, je sais qu’il y en a six jusqu’au sommet. Je sais aussi que l’arrivée sera deux kilomètres plus bas qu’à l’accoutumée. J’imagine que la ligne est installée sur l’embranchement de la piste de VTT. Je passe la croix sur ma gauche. Plus qu’un ou deux kilomètres. Je reconnais, qui descend, un de mes compagnons du gruppetto du début. Puis, le fourgon de monsieur Ricard. « Plus qu’un, ça ira ? » Mais oui monsieur Ricard, ça ira. Merci pour votre soutien indéfectible. Et puis, dans un virage, une silhouette bondissante me crie « Bravo ! » C’est mon ami S. qui est venu me chercher. Il y a mon chien aussi qui me fait la fête. Le portique gonflable de la ligne d’arrivée. C’est fini. Deux autres amis me congratulent. Tout mon fan club est là ! Les pompiers me demandent si ça va. On démonte le camp derrière moi. Pour la dernière fois, je ferme la course. C’est fini. Je suis le dernier de la Jalabert 2007.


Voir notre fiche sur la Jalabert (parcours, classements, statistiques) en cliquant ici

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