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La « Nicolas Jalabert » 2011

Seul, mais pas éperdument

mardi 23 août 2011

Il est dit que la Jalabert doit devenir rituelle pour votre serviteur, qui apprécie particulièrement ce que le Tarn a de meilleur : ses paysages et l’accent de ses hôtes. Et si le tracé de la cyclo a été intégralement transformé, votre serviteur a quant à lui tout d’inchangé, de sa rondeur accessoire qui lui offre toujours quinze kilos de surcroît à sa crasse médiocrité en matière cyclosportive.

Nouveau tracé

Exit le Pic de Nore et les Martys. La jolie Tarnaise (et même un peu Héraultaise) coule cette fois vers Saint-Amans-Soult et prend d’assaut les monts de Lacaune. Le tracé s’allonge et prend une trentaine de kilomètres sur chacun des deux parcours ; cette métamorphose provoque une migration majeure des inscrits vers le petit parcours (la « Nicolas »), à la fois décomplexés par sa distance (100 km) et méfiants devant les inconnues du nouveau grand parcours (150 km). L’ancienne distance de la « Nicolas » (66 km) apparaissait en effet déshonorante ou incomplète pour certains concurrents qui préféraient laisser cette petite fantaisie à d’autres. La nouvelle distance de la « Laurent » en revanche est de nature à inquiéter ceux qui préfèrent désormais tester leurs sensations dans un moindre effort. Il en résulte que 75 % des concurrents prennent cette fois le départ de la « Nicolas » contre 40 % les années précédentes.

Toujours fermement armé de mes excédents pondéraux, je m’élance donc parmi la grosse masse du petit parcours, en espérant vivre un peu mieux les choses qu’au dernier Raid des Alpilles. Objectif de mince ambition : boucler la course en moins de cinq heures.

Les dix premiers kilomètres me donnent l’illusion de planer, emporté par un peloton mouvant dans lequel j’en perçois qui chercheraient, l’air de rien, à s’économiser - déjà ? La ligne droite vers Saint-Amans-Soult sera à peu près le seul répit de la journée. Ils avaient donc raison.

Descentes vicieuses

On n’imagine pas comme il peut faire chaud, déjà, à neuf heures du matin, un 21 août, dans le Tarn.
Et comme le plateau d’Anglès, sous ses airs de ne pas y toucher, peut être redoutablement crénelé, usant, désespérant. Jamais, bon sang, je n’aurai trouvé de temps libre ou d’instant réparateur dans cette inlassable succession de bosses, cet enchaînement diabolique de montées qui ne veulent pas vraiment dire où elles s’arrêtent, et de descentes qui vous demandent de forcer au moins autant que dans le sens de l’ascension pour n’aller qu’aussi vite. Est-il vraiment permis de concevoir de pareilles descentes où il vous faut pédaler à vous damner pour espérer ne pas vous arrêter tout bonnement ? Et la brève fraîcheur que proposent quelques-unes de ces pseudo-descentes follement ombragées est vite gâchée par l’angoisse que suscitent les milliers de gravillons pervers qui n’attendent qu’un faux pas de vous pour faire valser votre bicyclette.

Mais enfin, assez rapidement, je suis rendu à ma sempiternelle solitude.

Seul, mais pas dernier. Pour la deuxième cyclo consécutive, je ne me ferai pas bercer par le ronronnement du camion-balai. C’est qu’il manquerait presque, cet engin rassurant qui accompagne d’habitude mes pénibles coups de pédale de ses reprises Diesel au plus fort de la pente.

Seul, mais pas éperdument. Cette fois, deux ou trois types (dont l’un sur un VTT plein de fougue auquel mon vélo de route jetait des coups d’œil sceptiques) sont, grosso modo, à cent mètres près, tantôt devant, tantôt derrière, d’égale valeur à moi. Les cent à cinq cents longueurs que je perds dans les montées vicieuses du Massif central tarnais, je les reprends dans les descentes. On peut même échanger quelques impressions au gré de nos dépassements successifs. Et rouler un peu côte à côte. Derrière, mais hors de vue, une quinzaine de gars et de filles me suivent, répartis sur une petite demi-heure. Une quinzaine sur un peu plus de six cents.

« C’est bientôt, la descente ? - Ben, j’en sais rien moi ! »

Les quatre cinquièmes au moins des concurrents du grand parcours me dépassent à partir du soixante-dixième kilomètre environ, selon ce que je crois juger. Ce qui, d’après un calcul expéditif, laisse comprendre qu’ils m’ont grossièrement mis cinquante bornes dans les crocs. Plusieurs d’entre eux ont pour moi, au moment de me dépasser (survoler conviendrait davantage), non pas un mot d’encouragement, mais, curieusement, une question à la volée : « C’est encore long, la montée ? » - je note une variante : « C’est bientôt, la descente ? »
J’émets une hypothèse qui affaiblira l’étrangeté de ces interrogations récurrentes et diminuera pareillement mon amour-propre ; je livre ici le cheminement de mon enquête personnelle :

- Si plusieurs compétiteurs me posent cette question alors que rien ne permet de me confondre avec un signaleur ou un membre de l’organisation, c’est que quelque chose les incite à estimer, très manifestement, que je suis, moi, particulièrement apte à les renseigner.
- Or ces braves guerriers que tout me porte à admirer se laissent gagner par ce regrettable jugement en me voyant de dos.
- L’élement trompeur se trouve donc dans l’apparence que je donne de moi, de dos. Eh bien, quelle apparence a-t-on de moi, de dos, dans pareilles circonstances, que voit-on ? Une manière de cycliste avachi sur sa bicyclette, ses jeunes bourrelets débordant du maillot, la tête dodelinant, laissant derrière lui sur le bitume une traînée de sueur ; et cette forme grossière avance, gluante, si peu vite qu’on croirait qu’elle est statique si elle ne se balançait pas misérablement.
- Voilà donc : qui viendrait de loin pour accomplir une telle calamiteuse prestation ? Quel jeune cycliste serait assez dément pour se déplacer, vélo dans l’auto, essence à payer, en n’ayant que la garantie d’une place approximativement située dans les vingt derniers du classement ? Non, évidence fait loi, le type que voient ces redoutables combattants ne peut qu’être un autochtone, un pauvre gaillard du coin qui a fait l’insensé pari de courir la cyclo locale sans avoir jamais fait sérieusement de vélo, voilà bien ce que se disent ces bonshommes qui me doublent en me lançant : « C’est bientôt, la descente ? ». Un gentil régional de l’étape qui, à défaut de savoir pédaler, saura au moins leur dire si la descente va se présenter bientôt. Voilà voilà voilà.

C’est de toutes façons bien inutile car à la vitesse où ils vont, et à la vitesse où je vais, ils disparaissent chacun à la faveur d’un virage avant même que j’aie répondu.

Qu’importe, ils arriveront bien sans moi.
Et à Mazamet, où la daube attend les héros, je boucle mon parcours en moins de cinq heures, comme promis. Il n’aurait pas fallu que je traîne 1’39 de plus.


Voir notre fiche sur la Jalabert (parcours, classements, statistiques) en cliquant ici

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