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Mes débuts dans le dopage (15) : delirium tremens

mercredi 26 janvier 2005

Sans commentaire. Pour et avec Charly.

Depuis le temps que je fréquente le cyclisme, il me semblait que le dopage était un mot d’appartenance publique, réservé exclusivement à un groupe de population. Pas à un individu propre. Comme on dit : la mondialisation. Dopage - dans mon esprit, cela retournait plus du phénomène, fût-il de masse ou non. La mouvance du dopage. Il ne pouvait pas toucher une personne, mais des personnes, conjointement. Le modèle Festina ressemblait à une illustration de ce cliché de l’esprit. Ce n’est pas forcément absolument erroné, mais ce n’est pas exact du tout. Charly m’a apporté la preuve que par dessus tout, le dopage peut n’être l’affaire que d’un seul homme, en solitude.

Quel que soit l’avis qu’on porte sur le dopage, il faut être sûr de cela : il y a un contrôle à garder car, comme pour toute chose de la vie, l’excès fait franchir une limite et la terminologie change. Chez Charly, il y a loin que ce n’est plus du dopage - sportif s’entend. Comment situer la limite ? Où s’est faite la césure entre les deux ? Est-ce qu’il y a une échelle de la médication, où on peut identifier l’échelon du début de la toxicomanie ? Charly a le pied sur le dernier échelon du dopage et sa main bien agrippée cinq échelons au-dessus. Et peut-être aurais-je dû lui taper sur les doigts plus fort, ou renverser l’échelle, ou l’assommer. Fallait-il le faire descendre de force et lui rompre le cou, ou l’accompagner un peu et monter avec lui ? Lui rompre le cou, c’est un risque que je n’ai pas voulu prendre.

Mais j’ai des doutes sur ma propre attitude. Je n’attends pas de jugement. Une initiative ratée de ma part aurait sans doute eu l’effet inverse. Mais j’ai dû rater une solution.

L’intensité de la scène que j’ai vécue il n’y a pas trois heures m’a convaincu que j’ai raté l’occasion d’agir plus tôt. Elle me laisse des douleurs au cœur, à l’estomac, à l’esprit. Mes tripes se sont vrillées. J’ai des pointes dans le corps. Et j’ai reçu des flèches à l’âme - Charly était étendu dans ma chambre, Caracas, London et moi nous serrions autour de lui. Charly est en ce moment même allongé sur le canapé-pouf, devant moi. Je ne sais pas comment choisir mes mots. Nous étions au chevet d’un moribond. Sa poitrine était soulevée par son souffle fort et bruyant. Haletant, il avait le regard d’un lapin pris dans les phares d’un bolide. Il tremblait, mais son front luisait de sueur. Et il se grattait, frénétiquement, au sang.

Il se grattait - et comment choisir convenablement les mots ? Il voyait des animaux. Et il les sentait en lui. J’en serais presque à prier pour ne plus jamais revoir pareille scène. Mais Charly, en cet instant, il n’y a pas trois heures, était réel, avec ses chenilles fantasmagoriques qui lui couraient sous la peau. Des chenilles naines, bleues et blanches, avec des points noirs, qui tombaient de lui comme des feuilles mortes. Il les voyait, ces chenilles, submergé par une panique colossale, il les voyait tomber de lui, par des boutons imaginaires qu’il s’arrachait, il les voyait grouiller autour de lui, lui monter dessus, et couvrir les murs de la chambre. J’aurais cru qu’il allait mourir d’une crise cardiaque, de peur. La terreur était pure, authentique, abominable. Contagieuse…

Comme les chenilles qu’il voyait monter sur nous. Il hurlait et me tapait sur les jambes pour les faire tomber. Tu n’as pas de boutons, martelait London. Regarde, j’en ai partout ! Et il tombait en pleurs, épuisé par ses crises de grattage. Il s’est arraché la peau. Il murmurait à l’oreille de Caracas comme s’il allait mourir. Il me disait de ne pas le toucher, pour éviter d’attraper les boutons, de véritables silos rouges, des puits d’où giclaient les chenilles. Je les aurais presque vues, moi, ces chenilles, tant elles paraissaient vraies dans ses yeux. Je ne pouvais me garder de regarder vers les murs lorsqu’il les montrait du doigt, prêt à les voir pour de bon moi aussi. J’aurais voulu les voir, pour avoir moins de compassion. Cette compassion qui me fait si mal.

On a sonné chez toi. Caracas m’a dit ça. « On a sonné ? » Tout à l’heure, il y a deux minutes. Et si les voisins appelaient la police ? Les hurlements de Charly couvraient tout. J’aperçus par la fenêtre la voisine du dessus qui était descendue devant mon jardin - inquiète et inquisitrice, les yeux plissés pour apercevoir quelque chose. Je fermai spontanément les lamelles du store. « Maintenant, j’appelle le Samu ». Et cette idée, soudain pesante : comment se fait-il que ce soit la première fois seulement en six mois que je prends enfin cette initiative ?

Et comme un feu s’éteint de lui-même… Dans mon dos, Caracas et London parlèrent. Il y eut un changement dans l’atmosphère. Comme l’amortissement d’un grand cri, une voix qui se meurt, ou se repose enfin. Une corne de brume en train de se taire. Je posai le combiné ; me tournai. Charly tremblait de tout son corps, mais Charly se taisait. « Réchauffez-le, j’arrive » Comment on le réchauffe ?. « M… je sais pas moi, frottez-le quoi ». D’un coup, je laissais la colère m’envahir. Pas vraiment de l’exaspération - un besoin de rudesse.

Du savon sans savon, du désinfectant. Pour les lambeaux de peau. Dans la salle de bain, je respirai à fond le silence. Epuisé. Moralement épuisé.

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