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Mes débuts dans le dopage (3) : désenchantement

lundi 20 septembre 2004

Sans commentaire. Pour et avec Charly.

Ma conception du cyclisme ne sera jamais monolithique ni cloisonnée. Je suis rarement catégorique en matière de cyclisme, je ne peux que me poser comme un observateur ouvert ; l’histoire de Charly m’y incite au centuple. La crise monumentale que traverse ce sport depuis des années n’a jamais affaibli la passion qui m’anime, au contraire. Et la crise que me fait traverser l’aveu de Charly est similaire. Mais le vélo ne m’a jamais paru aussi lointain et proche à la fois. Je lui en veux d’être générateur de telles souffrances, je lui suis reconnaissant d’être si humain. Cette année, la disparition de Marco Pantani m’avait soufflé comme une explosion atomique, et j’en ressens encore l’onde de choc. Pourquoi je parle de Pantani ? Parce qu’à mon niveau personnel, l’histoire de Charly me renvoie inévitablement à celle de Pantani. A la fois très différente et très semblable. Les confidences de ce garçon ont encore déréglé mes horloges. S’il est perdu, j’avoue que je le suis aussi, depuis un mois.

Etrangement, lorsqu’il s’est confié à moi pour la première fois, il ne semblait pas perdu, mais plutôt bien attaché aux choses et aux routines de sa vie. Mais complètement accablé. Ce qui m’a frappé, c’est son aspect blasé. Désenchanté. C’est parti comme ça, sans contrôle, comme un pétard en moi, il avait dit ça en haussant les épaules, comme s’il énonçait une fatalité. Lorsqu’il m’a raconté ses premiers dopages, c’était comme s’il m’avait raconté des histoires un peu tristes du passé. Mais c’était tout à fait actuel. Et ça l’est, plus que jamais. Je suis persuadé qu’il assez lucide sur son propre état : un athlète-toxicomane, c’est ainsi qu’il se définit. A ceci près qu’à ce jour, il est de moins en moins un athlète.

Il y a 3 jours, je me suis fait la remarque qu’il avait grossi depuis que je l’avais rencontré. « Combien tu pèses en ce moment ? », lui ai-je demandé. 70 kilos. Ah bien oui, en effet. C’est-à-dire 8 kilos de plus qu’en temps ordinaire. Son avantage est qu’il continue une activité physique, malgré tout, assez intense. Il roule toujours. Mais la rupture physiologique s’est faite à mon sens lors du passage du dopage à la toxicomanie. Et que puis-je faire ? Il s’est ruiné pour acheter ses médicaments. Et voilà que je lui prête de l’argent ; j’en suis réduit à donner des cours particuliers pour le financer, je nage en plein délire. Il m’est absolument insoutenable de le voir dans une crise de manque. J’ai été révulsé.

Je suis piégé par ses confidences : je suis confiné au secret. Mon entourage, d’ailleurs, ne comprendrait pas. Me trouverait passif, ou complice. Me pousserait à parler, à prévenir quelqu’un, à alerter un médecin, la police, son club. A dénoncer. C’est plus subtil que cela. Pour l’heure, c’est en recevant ses confidences que je l’aide. Ce secours a certes ses limites, je les palpe quotidiennement. Charly est clair, ce secret est le nôtre. Ses craintes sont paradoxales : il se sait coupable en ayant couru dopé, il se sent sale, mais il ne supporte pas l’idée d’être démasqué. L’honneur, voilà ce qui revient sans cesse. Je serais déshonoré si ça se savait. Il redoute la déception des autres, celle de sa famille, de ses amis, de son club. Je sais que mes parents ne m’en voudraient pas, mais ils seraient déçus. Je suis sale. Si j’avais été pris, je sais pas ce que j’aurais fait. « Mais tu as couru le risque, tu as fait des courses ». J’en avais pas conscience pendant les courses ; c’est à l’arrivée que j’avais peur, c’était énorme, j’avais vraiment très très peur. Et puis c’est passé, j’ai jamais été pris.

Sa famille. Naturellement, il est difficile pour son entourage-que je ne connais pas-de ne se rendre compte de rien. Charly a des tics, il est dépressif, je l’ai vu faire des zigzags en voiture, il a parfois des propos incohérents, des colères soudaines, il a les yeux d’un dément (il ne dort pas du tout), il est de moins en moins sociable : ça crève les yeux, ce garçon est toxicomane. Il s’est séparé de sa copine, et c’est ce qui est tenu pour la cause de son état, me dit-il. Je n’imagine pas un instant que ses proches ne sont pas inquiets. Je crois bien une chose aussi : si Charly me demande d’écrire ces chroniques, c’est qu’il a l’espoir confus que ses parents lisent mes lignes et reconnaissent leur fils. Au secours, c’est ce que vous devez lire ici.

La chronique de Charly : mes débuts dans le dopage
1- Le coup de grisou
2- Confiance et confidences
3- Désenchantement
4- L’aveu terrible

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